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La gravure qui sert de frontispice aux Va-Nu-Pieds, due au crayon de M. Jules Martin, rassemble dans une composition allégorique les principaux personnages des nouvelles qui forment ce livre.
Sur le premiei plan, Job. le \'a-Nu-Pieds biblique est étendu sur son fumier, auprès du chien de Diogène. Le Philosophe cynique, qui vient d'allumer sa lanterne, lui montre qu'il existe des hommes parmi les déshénte's de la vie sociale. Ésope, l'esclave bossu, courbé sur son bâton, regarde attentivement ce spectacle.
Au 2» plan : L'Hercule, brisé par un effort suprême, s'abat dans les bras de son pitre; Le Noctambule passe en arrière, ployé sous sa hotte de chiffonnier; Les trois frères Auryentis, enlacés, unissent le soldat, le prêtre et le laboureur dans une fraternelle étreinte ; La vieille Nâsi s'appuie sur le bras du paysan ; Mon ami le sergent de ville suit Montauban-tu-ne-le-sauras-pas, l'honneur du compagnonnage; Andréa l'écuvère appa- raît, comme une étoile, auprès â'Eral le Dompteur. Enùn, en pleine lumière, une mère élève son enfant vers le progrès et l'avenir, pendant qu'un combattant populaire iait flotter sur son front le drapeau glorieux de la République.
Au-dessous une bataille : Achille et Patrocle, l'ancien monde chassé par le monde nou- veau; la Légende Républicaine éveillant l'Europe avant de s'éteindre sous la pourpre im- périale.
ACHILLE ET PATROCLE
^ .-_ ^^ L'an IV de la République, Jean Gasq eut dix-huit ans. Il
rt'- ''=%- ne savait rien, si ce n'est qu'on se battait aux frontières. S'il
LES VA-NU-PIEDS
savait cela, c'est parce que plusieurs fois il avait entendu lire les gazettes à La Française. Il ne possédait au monde qu'une cabane faite de terre et de joncs, que son père, qu'il n'avait point connu, avait construite, et où sa mère infirme, après avoir agonisé pen- dant dix ans et plus, brusquement expira. Sa mère morte, il ferma sa hutte, en prit la clef, et un beau matin il s'en alla à Montauban. Aux portes de la ville, il rencontra un garde urbain; il lui dit qu'il voulait se faire soldat. Le garde urbain le conduisit à l'hôtel de ville. On demanda à Jean Gasq comment il se nommait ; il répondit d'abord : Janoiitet ; ensuite : Jean Gasq. On voulut savoir où il était né et quel était son âge-, moitié en français, moitié en gascon, il raconta qu'il avait récemment entendu dire par sa mamo (mère) qu'il s'en fallait de deux récoltes qu'il eût un vingts et il ajouta qu'il ne pouvait pas dire s'il était né à la Française ou prochement. On l'enrôla. Deux mois après son enrôlement, Jean Gasq arrivait en Italie. Il chargea les vestes blanches au pont de Lodi , à Arcole, à Rivoli. L'an VI, il fit la campagne d'Egypte-, il avait un alphabet dans son sac. Aux Pyramides, grenadier de la 2-2Memi-brigade, il savait presque lire et maniait le fusil en vrai fantassin. Iné- branlable au feu, pendant la bataille, il syllabisait en mordant la cartouche. Un jour, au beau milieu de la mêlée, un vétéran lui cria : « Sacré-Dieu ! conscrit, à quoi rêves-tu ? » Voici :
Pendant que sur les carrés républicains se ruaient Mourad- Bey et ses mamelucks, centaures flamboyants qui venaient s'éteindre sous la baïonnette, Jean Gasq, la cuisse trouée d'une balle, le crâne balafré par les cimeterres, aveuglé de sang, déchiré, ébloui, mais toujours debout, Jean Gasq pensait que c'était bien beau d'être cavalier et de galoper à travers les fusils et les canons, les éperons enfoncés dans le ventre de son cheval, la bride aux dents, le pistolet d'une main, le sabre de l'autre. 11 rêvait à cela. Le lendemain de la bataille, la tête enveloppée d'un mouchoir, assis sous un palmier, il chantait une chanson méridionale . Desaix, qui était Auvergnat, entendit le chanteur et s'approcha de lui :
— Que fais-tu là, grenadier? dit-il.
— Je chante.
— Que chantes-tu?
ACHILLE ET PATROCLE
— La Pastoiirellcio de^la Coiimbn Prioiido (la Petite Bergère du Val- Profond).
— D'où es-tu, du Languedoc ou de la Gascogne?
— Je suis de La Française, en Quercy.
— Bien !... Je te fais caporal.
— J'aimerais mieux être dragon. . . à cheval.
— Tu voudrais passer dans la cavalerie? Jean Gasq se mit à sourire et répondit :
— Oh! oui, j'aimerais bien me battre à cheval, avec V-W sabre.
11 fut entendu : Desaix, si brave, était si bon !
Le dragon Jean Gasq sabrait les Autrichiens à Marengo. Bonaparte avait perdu la bataille; Desaix arrêta la dérou.e; Kellerman força la victoire : il commanda à ses soldats d'ôter la bride aux chevaux et de se laisser tomber sur l'ennemi, ventre à terre. Le sabre de Janoutet fit à Marengo ce qu'avait fait sa baïonnette aux Pyramides. En Egypte, le grenadier avait eu du sang jusqu'à la cheville-, le dragon en eut jusqu'au cou en Italie. Dans la bagarre, il sauva la vie à un maréchal-des-logis qui se nommait Bonaventure Lavergne.
LES VA-NU-PIEDS
Ce Lavergne était le fils d'un faïencier montalbanais-, les ardeurs calvinistes roulaient dans ses veines avec son sang. Un de ses aïeux, Macchabée Lavergne, avait été Tami et le bras droit du consul Jacques Dupuy, qui fit reculer Louis XIII sous Mon- tauban, en 1621. Élevé par un vieux ministre de la Religion, qui fut pasteur au désert, après la mort de François Rochette, pendu à Toulouse, Bonaventure Lavergne avait beaucoup lu, et étudié quelque peu Montesquieu, Pascal, Voltaire, d'Holbach, Diderot, Descartes, Jean-Jacques^ les insurgés et les rénovateurs. Tout huguenot contient et couve un républicain. Quand la Répu- blique fut proclamée, Bonaventure Lavergne comprit la gran- deur du cataclysme; aussitôt toute sa jeunesse bouillonna. Sachant pourquoi la patrie était en danger, il prit les armes : la grande devise révolutionnaire fut la sienne : « La Liberté ou la Mort ! » Volontaire à l'armée de l'Ouest, il combattit les chouans sans merci. Il vit passer les météores de !a République : Hoche, Marceau, Desaix, Kléber-, il vit poindre Bonaparte; il le mesura d'un coup d'œil et pressentit Napoléon.
Ignorant, sentant qu'il l'était, Jean Gasq aimait de tout son cœur, admirait de toute son âme, vénérait et chérissait Bona- venture Lavergne, qui lui paraissait un génie, un phénix, un sphinx, un puits de science, un géant haut de cent coudées; et Bonaventure Lavergne, de son côté, aimait Jean Gasq comme les forts aiment les faibles -, il y avait dans son dévouement on ne sait quoi de fauve et d'austère qui rappelait l'amour du lion pour ses petits, et celui du maître pour ses disciples; il Tinstrui- s.?'x, il l'enseignait, il s'efforçait à le façonner, il le travaillait, il le soignait, il le corrif;eait, il le caressait comme l'artiste travaille, soigne, corrige, caresse le bloc de marbre qui devient statue : Jean Gasq serait son œuvre.
Entre deux batailles il lui apprenait ce qu'étaient les rois, ce qu'étaient les peuples, ce qu'on entend par despotisme, ce qu'on doit entendre par liberté. Souvent la leçon, interrompue par l'appel des clairons et des tambours, était reprise vingt lieues ]^lus loin, dans une ville, en un hameau, sur le bord d'un fleuve, sur la croupe d'un mont, au milieu d'un champ de blé, là où l'nrmée campait après la victoire, ivre de poudre, d'enthou- siasme et de triomphes, plus fière chaque jour de promener par le morde le jcuneétendard du peuple souverain.
ACHILLE ET PATROCLE
Bonaventure et Jean ne se quittaient point d'un pas. Au feu, sous la tente^ pendant la charge ou l'assaut, le jour, la nuit, où était l'un était l'autre : « l .e maréchal-des-logis Bonne- Aven- ture et le brigadier Jean Casque sont mariés, » disaient les soldats. Lorsque le Tondu ordonna que l'armée se fît tondre, ils refusèrent de se laisser couper les cadenettes et la queue. On insista. Ils firent la sourde oreille. Leur colonel, qui les savait braves entre les braves, les traita en enfants gâtés; ils gardèrent leur chevelure... républicaine. A Austerlitz^ tous les devix, ils la portaient encore. Plus tard, blessé à la tête, Bonaventure Lavergne dut couper cadenettes et catogan; Jean Gasq les abattit alors, parce que Lavergne ne les avait plus.
Le 2 5 mars 1802 fut signée la paix d'Amiens. Bien que l'Europe monarchique admît la France républicaine, les armées furent massées aux frontières-, le premier consul prévoyait qu'avant peu l'empereur les lancerait à de nouveaux carnages. Un décret du 23 décembre 1802 prescrivit la création immédiate des trois premiers régiments de cuirassiers. On fit choix d'hommes largement charpentés. Lavergne, qui était énorme, et Jean Gasq, qui avait cinq pieds neuf pouces, tant il avait grandi depuis l'an IV, furent incorporés dans la nouvelle arme avec leurs grades. De 1802 à 1804, Bonaventure profita de la paix ou plutôt de la trêve qu'avait consentie l'Europe pour compléter l'éducation de Jean Gasq ; il fit connaître à son élève tout ce qu'il savait lui-même de Dieu, des hommes et des choses. Lame naïve de l'un s'ouvrit et s'épandit au souffle ardent de l'autre. Aux yeux de ces deux hommes, l'empereur ne fut jamais ni prophète, ni dieu, ni diable; il ne fut point le petit caporal, il ne fut même pas l'empereur; c'était le général, le général invincible et le propagateur fatal de la Révolution. Avec quelques autres, Lavergne et Jean Gasq formèrent le noyau de cette légion d'ardents et tenaces sans-culottes en qui l'idée rcvo- lutionnaire survécut toujours. Républicains, ils servirent l'em- pire, parce que dans l'empereur ils voyaient la nation impéra- trice. Cette incarnation du peuple dans un homme ne leur semblait pas d'ailleurs éternelle. Ignorant comment il s'accom- plirait, ils flairaient le divorce à venir. Dans César, ils encen- saient Jacques Bonhomme, c'est-à-dire le Peuple. Ils en étaient du peuple, eux ! Bonaparte, soldat de fortune, en était aussi.
LES VA- NU- PIEDS
Égalitaires indomptables, ils eussent dit à Napoléon : « Citoyen,' camarade, frère, Bonaparte, tu! » Certainement, ils auraient tutoyé la couronne, croyant de bonne foi que, s'il y avait une Majesté, chacun d'eux était quelque peu Altesse. Sans cligner de l'œil, ils regardèrent tous les éclairs, toutes les foudres, toutes les apothéoses de César-Messie. Autour du petit chapeau ils ne voyaient pas une gloire, mais une gloriole. Pour eux, la redin- gote grise n'était pas un nimbe, c'était du drap. Loin de penser qu'il chevauchât la Révolution, ils estimaient que la-Révolution avait condamné César au mors, et que, bon gré, mal gré, elle le faisait tourner tantôt à hue, tantôt à dia. En un mot, ils voyaient deux êtres divers en Bonaparte ; chacun d'eux, Brutus impla- cable, eût immolé César -, tous, sans rechigner en aucune sorte, suivaient Prométhée ; ils l'auraient suivi en Chine, sur les mers inexplorées, jusqu'aux pôles inabordables du globe, ici, là, partout; ils l'eussent suivi dans l'autre monde, s'il leur avait été prouvé qu'il y eût quelqu'un à détrôner et quelque chose à niveler là-haut. Obscurs coryphées de la grande épopée révolu- tionnaire, ils ne considéraient, ils ne voulaient voir qu'une seule chose : la victoire des peuples sur les rois, l'avènement de l'égalité humaine. Sincèrement, lorsque dans la bataille ils égorgeaient les soldats des czars, ils se jugeaient exterminateurs et conquérants : exterminateurs de l'antique hiérarchie, symbo- lisée par l'autel et le trône; conquérants des droits de l'homme, personniliés dans leur capitaine, un parvenu. Rudes et naïfs, ils acceptaient gaiement les barons, les comtes, les patriciens de l'empire; ils avaient connu celui-ci tambour, celui-là palefre- nier, cet autre laboureur; et puis leurs généraux s'appelaient Lannes, Suchet, Bernadotte, Serrurier, comme eux, soldats, se nommaient Durand, Dupont, Bousquet, Duchéne, Pélissier, Lamotte ; ils n'étaient pas jaloux des armoiries, des plumes, des galons dont guerriers et diplomates pomponnaient leur roture ; ils ne perdaient pas un instant.de vue le truand dans le noble. Et comment auraient-ils pu s'imaginer que le duc de Casti- glione n'était plus Augereau? Que le duc de Valmy n'avait jamais été Kellermann? Que Napoléon ne serait plus Bonaparte? Enfin, ils savaient trop bien que leur sang était de la même qualité que le sang de S. Kxc. le maréchal duc de Montebello ou de S. AL Joachim L'. Bref, s'ils n'iivaient pas en grande
ACHILLE ET PATROCLE
Jean Gasq et Bonaparte, page lo.
considération les couronnes et les patentes nobiliaires et les particules de fraîche date, ils ne vénéraient pas davantage les tiares, les parchemins, les tortils antédiluviens. Le duc de Guise n" avait pas meilleur air, à leur avis, que le duc Fouché. Pas un d'eux, s'appelàt-il Pierre tout au long ou Jean tout court, qui eût troqué son nom contre celui de Montmorency ou de Rohan. La conscience de leur dignité leur donnait une attitude solen- nelle, et ils avaient parfois des rudesses pleines d'orgueil qui venaient de ce qu'ils croyaient, ces idéologues ! qu'il n'y a qu'une seule pâte humaine !
En 1807, Bonaventure Lavergne était adjudant et décoré; simple maréchal-des-logis, Jean Gasq disait malicieusement : « Je suis arrivé au maréchalat; je suis Son Excellence Monsei- gneur Jdi7Z02</e/. »
LES VA-NU-PIEDS
Le conscrit de Tan IV avait appris quelque chose à Tarmée. 11 est vrai qu il avait eu pour précepteur un huguenot, un libre penseur qui avait lu et compris ces philosophes damnés : Jean- Jacques et Voltaire. Chose inouïe, le maître et le disciple pous- saient l'orgueil jusqu'à croire qu'un homme en valait un autre, celui-ci portât-il la pourpre et celui-là le sayon. Intrépides^ ce qu'ils estimaient être le vrai, ils le disaient; la parole chez eux affirmait la pensée, et cette audace n'était pas sans péril. Un jour, Jean Gasq fut merveilleux; Bonaventure Lavergne lui déclara qu'il avait fait ce que personne n'eût osé faire \ Jean Gasq répondit respectueusement : « Que serait-il arrivé alors si tu avais été à ma place ? » Voici ce qui avait eu lieu : le traité de Tilsitt signé, Tempereur passa l'armée en revue sur les bords du Niémen. Si fanfaron d'impassibilité qu'il tût. Napoléon lais- sait souvent percer l'intérêt qu'il prenait à examiner les physio- nomies ; on l'a vu souvent, joyeux, lire la face des grognards, et souvent aussi, triste, épeler les traits des vélites. Au Niémen, son regard fut attiré par celui de Jean Gasq, qui, sans peur et sans reproche, le toisait, imper turbable^ de ses bottes à l'écuyèrc à son petit chapeau.
— Depuis quand es-tu au régiment, toi ? lit brusquement l'empereur.
Jean Gasq répondit :
— Depuis sa création.
— Combien as-tu de service '.'
— Onze ans.
— De blessures?
— Treize.
— Treize ?. . . quel âge as-lu ?
— Trente ans bientôt.
— Pourquoi donc, mon brave, n'as tu pas encore la croix ?
— Je ne sais pas, général.
— Tu veux dire : Sire ?
— Je dis : Général.
Napoléon sourit, après avoir blêmi. Sans doute il était d'humeur débonnaire ce jour-là. Peut-être aussi cet homme, las de marcher avec dédain et monotonie sur les échines
ACHILLE ET PATROCLE
prosternées, n'était -il pas fâché de trébucher tout à coup à un front inflexible; enfin, il se pouvait que dans les yeux de ce fier plébéien, qui ne se baissaient pas devant les siens, — au contraire — l'autocrate trouvât et fût content de trouver cet avis : « Prends garde! la route n'est pas encore plane; tu peux faire la culbute ; si tu as des courtisans, tu as aussi des cen- seurs ! »
— Tu as donc oublié e|ue je suis l'Empereur? reprit-il avec on ne sait quelle bonhomie que démentait la dureté de son regard.
Jean dit lentement :
— Je me souviens que je vous appelais général à Arcole, à Rivoli, en Egypte, et même à Marengo.
— Gomment vous nommez- vous? — - Jean Gasq.
— Prince de Neufchâtel, donnez votre croix à cet Homme! L'empereur, ayant accentué le mot « homme, » regarda une
dernière fois profondément dans les prunelles Jean Gasq, qui ne sourcilla point, et piqua des deux. Lorsqu'il le rejoignit à bride abattue, Berthier l'entendit murmurant :
— • Si ce maréchal-des-logis était maréchal de France, je le ferais fusiller.
— Pourquoi cela. Sire?
— Oh! ne craignez pas... je sais que vous avez oublié, vous et les vôtres.
A Essling, les cuirassiers pénétrèrent dans les masses au- trichiennes comme des coins de fer; Lavergne prit un colonel; Jean Gasq un drapeau. Le maréchal-des-logis fut fait adjudant; l'adjudant, lieutenant. Quelques jours après, à Wagram, ils se sauvèrent la vie, l'un l'autre, à plusieurs reprises.
Le 14 août 1809, à Vienne, Napoléon dictait la paix dans le palais de l'empereur d'Autriche, ex-d'Allemagne. Au plus grand matador des mondes, pour qu'il essayât de perpétuer la bénignité de la race corse, François donnait en mariage une archiduchesse, sa fille.
— Tiens ! fiens ! les couronnes s'enracinent, dit Jean Gasq, et la Révolution le permet ?. . .
— Va, laisse souffler la Révolution, et les couronnes dan- seront la Carmagnole^ répondit Lavergne.
LES VA-NU-PIEDS
La Révolution souffla, respira, déploya ses ailes et reprit son vol. En 1812, elle passait le Niémen. Elle rencontra Kou- touzow adossé à Borodino. Le 7 septembre, la bataille s'enga- gea; les cuirassiers formaient la réserve. Au fracas du canon, Bonaventure Lavergne dit à Jean Gasq : « Je ne sais pas trop ce que j'ai ; voilà deux jours que je ne puis m'empêcher de son- ger à Montauban -, je me vois allant à travers les rues de la ville, couché sur les bords du Tarn, en face de l'île, regardant les vieux remparts de l'Oulette et du Griffon ; les ruines de la Corne-Montmurat, les tours de la Cathédrale, le clocher de Saint-Jacques, Sapiac, Sapiacou, les Albarèdes, la tour de Capoue, le Moustier, la Capelle, Ville-Bourbon, Ville-Nouvelle, Casseras, le ruisseau de la Carrigue et le Fau passent tour à tour et continuellement sous mes yeux ; je vois mon père assis au milieu de ses faïences, dans son magasin qui fait le coin de la rue d'Auriol : il s'est fait bien vieux et il a l'air tout triste. Cette nuit, j'ai rêvé que j'étais dans notre pépinière, sur la route de Caussade \ mon petit frère Sylvestre, que je n'ai pas vu depuis l'an I, pleurait, me disant : « Bonaventure, reste avec nous ; « Bonaventure, tu ne reviendras pas, si tu pars; reste avec nous, « mon frère Bonaventure ! » Écoute, Jean, je ne suis pas su- perstitieux, tu me connais, mais je crois que je serai tué aujour- d'hui; quelque chose me le dit. 11 se peut bien que je ne voie pas notre République ; peut-être seras-tu encore là quand elle viendra. Tu l'aimeras et tu la défendras, pour tous d'abord, et pour toi et pour moi ensuite. Rappelle-toi ce que je t'ai appris; je le sais d'un homme qui naquit bon et que les souffrances ren- dirent meilleur : déteste toujours les tyrans et les valets, quels qu'ils soient. Aime les pauvres et les faibles; aide-les, secours- les, enseigne-les comme je t'enseignai... et pense quelquefois, en faisant le bien, à ton ami Bonaventure... Tiens! embrasse- moi, Jean ! »
En entendant ces paroles, Jean Gasq crut être le jouet d'un mauvais rêve. Quitter Lavergne, se séparer de lui, ne plus le voir, ne plus l'entendre, ne plus l'avoir, lui paraissait impossi- ble ! Dans la naïveté et la sincérité de son amour fraternel, il n'avait jamais pensé que la lance d'un uhlan ou la balle d'un Croate, qu'un boulet, qu'un obus pouvait le lui tuer, et dans son admirable égoïsme s'absorbant tout entier, il n'avait jamais
14 LES VA-NU-PIEDS
prévu que, lui aussi j il pouvait mourir, laisser seul Lavergne
désespéré; que lui aussi, il pouvait être brutalement supprimé
par la mort au milieu des combats, sournoisement atteint par un
coup de feu, lorsque, courbé sur la selle, la latte au poing, excité
par les trompettes, il donnait la chasse aux bataillons ennemis,
disloqués et fuyant éperdus à travers les plaines. Souvent, après
maintes victoires, il avait parcouru avec Lavergne le champ de
bataille, marchant dans le sang jusqu'aux genoux, aveuglé en
présence des corps mutilés qui l'entouraient, sourd aux cris
d'agonie, trébuchant aux cadavres, content d'avoir près de lui
son Lavergne, lui parlant, l'écoutant, le touchant, l'admirant,
buvant sa parole grave et aimée, heureux de le posséder, car
Lavergne était tout pour lui : son ami, son père, son frère, son
rêve, sa famille, sa vie, tout enfin. La pensée qu'il pouvait le
perdre ne lui était jamais venue ; aussi, ce que Lavergne lui
disait lui lit-il peur, une peur immense, une peur folle; il passa
la main sur son front et tressaillit. . . 11 venait de se souvenir
tout à coup ciu'à Austerlitz il avait vu couler le sang de son
compagnon d'armes, et qu'il avait éprouvé alors une sensation
d'obscurité et de froid, comme si ses prunelles fussent tombées
de ses yeux, comme si son sang se fût arrêté et congelé dans ses
veines -, ensuite, il lui avait semblé que le sol s'aftaissant sous
ses pieds, il s'enfonçait lentement dans le vide...
Lavergne répéta :
— Embrasse-moi, Jean.
.Tean Gasq leva la tête, comme s'il s'éveillait. Lavergne lui ouvrait les bras et l'appelait sur sa poitrine. .Tean Gasq s'y laissa tomber sans dire un mot, car s'il avait parlé, il eût pleuré, et il ne voulait pas pleurer, se rappelant à ce moment même, tout ému qu'il fût, ces paroles habituelles à son rude ami : « Que la femme pleure avec ses yeux, Fhomme ne doit jamais pleurer que du cœur, d Ils s'étreignirent en silence et se tinrent long- temps embrassés.. . Cependant la victoire résistait à l'artillerie française-, la vieille infanterie impériale elle-même s'était brisée sur les lignes russes sans les entamer. \' ingt mille morts jon- chaient la terre. Un aide-de-camp porta Tordre à la grosse cava- lerie d'enlever la grande redoute de la Moskowa.
— Adieu, Jean 1 dit Lavergne, je vais mourir. -
— Je ne veux pas, moi ! sanglota Jean Gasq.
ACHILLE ET PATROGLE
— Donne-moi ton sabre, voici le mien, garde-le! Adieu. . . Jean !... adieu !
— Bonaventure ! .. . Bonavcnture ! . . .
Les escadrons de fer s'élancèrent lourdement ^ on eût dit d'un grand vent d'orage, et tout à coup éclata une rumeur pareille aux bruits confondus de la trombe, du tonnerre et du tremblement de terre. Trois cents tambours sur un mamelon battaient la charge, deux cents bouches à feu ébranlaient les airs, et derrière un pli de terrain les musiques de la Grande-Armée disaient les hymnes de la Nation. Hommes et chevaux avaient de la braise au sang. Les hurrahs et les hennissements se mêlaient à la voix profonde du canon; les bombes décrivaient dans l'espace des paraboles enflammées ; les fusées escaladaient les cieux, et aux éclairs de la fusillade reluisaient les casques et les sabres, les cuirasses et les baïonnettes; six cent mille hommes se heurtaient. Le soleil s'était obscurci; à peine si, de temps à autre, on distinguait, dans la fumée, une oscillation géante^ un tlux^ un reflux périodiques et précipités d'escadrons et de batail- lons ondoyant péle-méle, mer humaine d'où sortait une clameur énorme et confuse, que dominaient de temps à autre le roule- ment des tambours et le chant des clairons. La redoute de Boro- dino ne fut pas enlevée ; elle fut arrachée, etfacée; ses redans, ses bastions, ses hommes, ses canons, tout s'évanouit. Les cuirassiers y furent mitraillés, hachés, piles; ils violèrent la victoire ; elle coûta cinquante mille hommes. Six fois JeanGasq fut démonté, six fois il remonta sur des chevaux dont les cava- liers avaient été désarçonnés par le glaive ou le plomb. Le rêve du grenadier des Pyramides était réalisé, son idéal atteint. Jamais, sur un cheval hennissant à la fois d'épouvante et de férocité, l'œil rouge, les naseaux renflés, les dents à découvert, la crinière droite et roide, jamais, jamais homme ne s'était ainsi vautré dans le tourbillon des batailles, à travers les vomisse- ments du canon, sous les éclaboussures du fer, de la fange et de la chair, saoul de sang, de musique et de salp»étre, terrible. En moins d'une heure, il égorgea plus de trente canonniers russes sur les pièces fumantes. Debout sur les étriers, il fendait les hommes comme le bûcheron le bois, ce héros ! Sous les sabots de son cheval, aux acclamations formidables des fanfares qui chantaient la victoire, il cassa les reins et creva le ventre à cinq
ACHILLE ET PATROCLE 17
ou six boyardsj ce paysan gascon ! Son casque bossue, faussé, troué, informe, l'aveuglait; il le jeta. Tète nue il frappait, il frappait mieux. Un paquet de mitraille coupa en deux son septième cheval, cheval de l'Ukraine dont il avait tué le cosaque : Jean Gasq roula à terre ; d'un bond, il fut sur pied; un cheval sans cavalier passa : noir, énorme, hennissant^ eflaré, le front tailladé, le poitrail ouvert, l'œil en feu, les crins auvent, inondé de sang et d'écume qui lui faisaient une housse d'argent et de pourpre. Jean Gasq se précipitait... Il s'arrêta. Le cheval de Lavergne! Grands dieux! il avait reconnu le cheval de Lavergne. Alors il se laissa choir sur un monceau de cadavres, et, s'y étant accoudé, il pleura. Ici, là, de ce côté, de l'autre, en avant, en arrière, partout, autour de lui, la mort tonnait, déchirait, pul- vérisait, écrasait, broyait, tuait : Jean Gasq n'entendait plus rien, Jean Gasq ne voyait plus rien, il pleurait. . .
Les Russes avaient fui ; la France compta ses morts. Cent et cent fois, Jean Gasq erra dans ce qui avait été la grande redoute de la Moskowa, soulevant des cadavres, enlevant des visages le sang coagulé, interrogeant et reconstruisant les tètes défigurées, mesurant, scrutant les corps qui n'avaient plus rien d'humain; il cherchait Lavergne, il voulait revoir Lavergne, il lui fallait Lavergne. 11 l'eut enfin. Loin, bien loin de la redoute, derrière on ne sait quels amoncellements de terre rouge et spon- gieuse, sous des débris informes d'hommes et de chevaux, devant une batterie de mortiers encloués, étendu sur six artil- leurs russes, un sabre de cavalerie enfoncé dans les entrailles jusqu'à la garde, on trouva le feld-marcchal Sospotf ; la main crispée d'un capitaine de cuirassiers français tenait encore la poignée du sabre; ce Ccipitaine était Bonaventure Lavergne; ce sabre, celui qu'il avait reçu du lieutenant Jean Gasq avant la charge ; le corps du capitaine avait été troue de vingf-trois coups de baïonnette-, sa cuirasse était percée à jour comme un crible ; son casque, sans cimier ni crinière, béait -, pas une égratignure à la face -, les yeux grands ouverts étaient terribles : ils regar- daient.. .
Jean Gasq s'agenouilla et pria Dieu.
Et quand il eut prié Dieu, il se releva et creusa une fosse.
Et dans la fosse il mit le cadavre qu'il recouvrit de terre.
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LES VA-NU-PIEDS
Et dans la terre il enfonça une croix qu il avait faite avec un écouvillon et le couvercle d'un caisson russe.
Et sur la croix, avec une baïonnette, il grava ces mots :
MON
PAUVRE BONAVENTUBE
EST
ICI.
La Lande en Querçy^ mai i863.
^-.■■ii
MON AMI LE SERGENT DE VILLE
II me vint en aide, un jour que je luttais en pleine rue, avec peu d'avantage, je Tavoue, contre un roulier ivre et qui, sans pudeur, avait, aux yeux de mille badauds^ impunément roué de coups son cheval de limon, abattu sur les pavés, entre les bran- cards. Une ! deux! En trois tours de main, le survenant m'eut délivré des doigts de fer de mon antagoniste, qui roula dans le ruisseau.
— Merci, sergent, lui dis -je, après que le limonier, ôté de dessous la charrette, eût été remis debout, merci bien !
— N'y a pas de quoi... Votre nom? votre domicile? ajouta-t-il en tirant de sa poche un petit carnet.
Immédiatement je lui donnai mon adresse, qu'il écrivit à la hâte en tête d'une page encore blanche et marquée au quantième du mois; cela fait, il porta l'index à son bicorne, et, m'ayant tourné le dos, il conduisit le roulier avec son équipage chez le commissaire de police du quartier.
LES VA-NU-PIEDS
A Paris, les sensations que procure le spectacle toujours divers de la rue harcèlent un moment votre âme et passent ; aujourd'hui fait bien vite oublier hier, et demain aujourd'hui. Quelle étrange succession d'événements et de combien de scènes en plein air n'est-on pas témoin en un jour, en une heure ! On va, tout attendri d'un drame; on tombe au milieu d'une comédie, et les larmes qui grossissent vos yeux et vous aveuglent n'ont point encore coulé, qu'elles s'évaporent dans l'éclat de rire, inopinément excité chez vous par les faits et gestes du public. Ceci vous arrête et cela vous pousse, et l'un et l'autre vous émeuvent. A chaque pas, une surprise ; en tous lieux, l'imprévu; tout à coup des actions simultanées, souvent terribles. Un char royal laboure au triple galop la foule, un pitre expectore ses boniments et sa salive, un misérable se précipite du haut d'un toit et s'entr'ouvre au milieu du trottoir; on est éclaboussé trois fois, et cela dans la même minute. Alors on ne s'appartient plus. On flotte, on vibre aux émotions, ainsi qu'un arbre en butte à des vents contraires. Impressionnable que je suis et m'abandon- nant, au reste, assez volontiers à l'influence des choses exté- rieures, il est très probable et même certain que je n'eusse plus songé jamais à mon sergent de ville, si le hasard ne me l'avait fait de nouveau rencontrer au coin d'une rue et non loin de la maison que j'habite intra muros^ aux BatignoUes.
Octobre finissait et les brouillards de l'hiver roulaient opaques et glacés au long des voies. Une sorte de limon, couleur d'encre et sentant mauvais, — la boue de la ville, — adhérait aux pavés visqueux où barbotaient en tous sens un monde de piétons, un monde de chevaux. Et les attelages allaient fumant sous les fouets des cochers, et les gens avalaient et mangeaient le brouil- lard à peine éclairé de quelques timides rayons de soleil. 11 faisait laid et le ciel était si bas que les maisons semblaient le trouer de leurs faîtes; il tombait du froid et de l'ennui de tous côtés, il pleuvait à seaux de la tristesse et du dégoût : un vrai temps de Paris. A droite, à gauche, ici, là, partout, on ne voyait que nez et mains érodés par l'air vif et mines assez allongées et fort moroses. Seul, lui, mon policeman paraissait heureux de vivre. Une fois et deux fois et dix fois, il avait caressé le menton de la fruitière bien portante et toute réjouie à laquelle il en contait sans doute de très drôles, car elle riait à cœur joie et se
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rengorgeait et faisait Toeil en coulisse, à peine se défendant d'une main et criant par tous ses pores :
— Ah ! mon Dieu! Le sergo est-il aimable? est-il gentil? Elle avait, ma foi, raison, la gaillarde : il était loin d'être
déplaisant :
Tout en sourires, assez haut perché sur pattes et le torse à Taise dans le frac bleu de Prusse à boutons de métal, il égayait, de sa physionomie on ne peut pas plus ouverte et de son teint tant soit peu rosé, l'uniforme si sombre et presque funèbre dont il était revêtu de pied en cap. Penché sur l'oreille, et disposé de façon à laisser en évidence la raie tirée au cordeau qui séparait en deux ses cheveux blond cendré, fort rebelles à l'huile an- tique dont ils étaient châtiés, et plus longs que ne le tolère Tor- donnance, son bicorne effleurait à peine son crtîne et s'y tenait très bien, ainsi posé tout de travers. Une moustache en crocs et très rare, une impériale en pointe d'aiguille, un nez de caniche et des yeux bons garçons qui clignotaient et jubilaient sans cesse : on le voit. En lui, rien, ni l'air ni la chanson de ceux de la fonction-, aussi, loin de, ressembler à quelque croque-mort en détresse, il se distinguait de ses pareils, sinon par l'habit, au moins par le moine. Élégant, ou plutôt aisé de maintien et d'allure, il savait porter l'épée en homme quasi comme il faut. A son flanc, elle n'avait ni les outrecuidances du bancal ni la grossièreté du coupe-choux. En somme, elle l'ornait à merveille ; ils étaient, elle et lui, très bien mariés. On ne peut point avoir tout et le reste à la fois. S'il était déshérité de quelques-unes des grâces qui magnifient le soldat de police, il en avait une foule d'autres, en revanche ! et l'on eût dit, à le voir tourmenter d'une main sa brochette de médailles (celles de Crimée et de la Bal- tique, celles d'Italie et de Chine, enfin la médaille militaire et deux de sauvetage à ruban tricolore), et de l'autre la nuque aux tons ambrés de la piquante fruitière, qui feignait de s'effarou- cher avec des pudeurs de rosière, on eût dit d'un exquis sous- officier de hussards en campagne erotique, déguisé, pour les besoins de la guerre, en morne sergent de ville.
Ayant détourné la tête, il m'aperçut enfin à quelques pas de lui :
— Vous ! en v'ià une de veine !. . . Oh ! ça, par exemple ! c'est-y rigolo!...
LES VA-NU- PIEDS
J'en savais assez déjà sur son origine. Un fruit du terroir. Il avait dû pousser, l'homme, en plein faubourg Antoine. A coup sûr, il était de Pâe . . . ri !
— Salut et fraternité ! reprit-il en venant à moi ; coffré le roulier! Il ne l'avait pas volé, savez- vous ?.. . Ah çà, mais, citoyen, je vous ai vu pas mal de fois alentour. On reste donc par ici. Tant mieux. On se verra de temps en temps, alors. C'est mon quartier, ma rue de faction, mon coin, ici même. Un vilain coco de jour. .. hein? Il fait sale et pas chaud; aussi, pour me réchauffer un peu le dedans. . .
Il acheva d'un geste d'épaules et me montra du coin de l'œil la marchande de fruits, encore toute rouge de l'action, et qui se réparait en pâmant derrière son éventaire.
— A chacun son goût, ajouta-t-il en me découvrant dans un large et bon sourire sa bouche admirablement distribuée et garnie de toutes pièces, à chacun son goût ! Toi, licheur, la soif te picote, eh bien, attrape une chopine et même deux, il n'y a pas de mal à ça, pas de mal, oh ! non. A toi, monsieur de la mâchoire, il te faut du biscuit, alors arrive chez le pâtissier et travaille-moi la brioche et le Jacob; il n'y a pas non plus de mal à ça, mon garçon, vas-y. Mais toi, lévrier, mon camarade, une autre affaire te chitfonne? 'V^as-y donc. A la gène pas de plaisir ! Elles ont du charme les fifilles !. . . en tout bien tout honneur et vive l'amour! A moi, voyez-vous! s'écria-t-il en concluant, il y a pas de bon Dieu qui tienne, il m'en faut reluquer une tous les jours, et des fraîches !. . .
Sur ce, il fit volte-face, et, m'ayant tendu sa droite, il souffla gaiement ces derniers mots :
— Excusez, jeune homme, excusez! On va chauffer encore un peu la boulotte qui vend du fruit; si vous saviez comme elle pue la rose et comme elle porte à la tête... ah! salut, au revoir, excuse...
A vrai dire, en dépit de la répugnance assez vive que m'a toujours inspirée l'honorable compagnie dont il avait l'honneur et le bonheur d'être (*), il me faisait plaisir à voir de près, et je le
(*) Cette nouvelle, écrite sous l'Empire, parut pour la première fois au Corsaire en novembre 181)7. Elle vise donc le sergent-de-ville impérial et non pas le gardien de lu paix actuel. iXote de VEditeur.i
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quittai, me promettant bien de le saisir souvent, au passage, afin de le faire jaser un peu. La chose était et me fut doublement facile : il avait^ d'abord., la langue assez bien pendue et fort vaillante; ensuite, il stationnait d'ordinaire à Tangle de Tune des rues que mes occupations habituelles me forcent de descendre et de renaonter au moins une fois le jour. En très-peu de temps nous devînmes, lui et moi^ les meilleurs amis du monde, et je ne me privai pas plus alors de l'agrément de l'entendre qu'il ne s'abstint de celui de me faire un discours « en quinze points liés, » à chaque fois que l'occasion s'en offrait à nous, et parfois même il la faisait naître. Un brave homme au fond. Engagé volontaire, il avait servi sept ans, avait eu les orteils gelés en Crimée et laissé le pavillon de son oreille gauche à Solférino. Dès qu'il eut reçu son congé, bonsoir les camarades ! il rendit ses galons de caporal et battit le pavé. Vivre à la douce et sans se fouler la rate, eût fait sa joie. Il y fallut, hélas ! renoncer après quelques semaines de/ar-niente. Sa pension de médaillé ne lui suffisant point, il pétitionna. La réponse fut brève : « Antoine Rouget, ex-caporal de la i''* compagnie du i^'' bataillon du 19^ de ligne, est prié de se rendre au bureau du chef de la police municipale de la Seine. » Un coup de rasoir, un bain de rivière, un canon de vin, et puis en route : Arrive qui plante ! 11 se doutait bien à l'avance de ce qui devait avoir lieu rue de Jérusalem. Ausculté, toisé, visité de pied en cap, sondé jusqu'à l'àme et finalement adopté pour soldat voyer et policier de la bonne ville de Paris, il sortit du palais de la préfecture en remerciant Dieu, bénissant toujours les femmes et méprisant un peu plus les hommes. En somme, il était assez safisfait de son sort et ne se montrait pas autrement ambitieux, quoiqu'il ne se sentît point plus béte qu'un autre, au contraire !
Un philosophe tel que lui m'agréa bientôt à ce point que réellement il me manquait si plusieurs jours avaient passé sans que je l'eusse au moins aperçu. Cela peut paraître singulier, et cependant n'est-ce point très -simple et très-naturel, cela? Si, dans les petites villes, en province, où tout le monde se connaît et ne forme, pour ainsi dire, qu'une seule et même tribu, l'on contracte vite certaines liaisons avec les Parisiens de toutes castes que le hasard y conduit, pourquoi n'en serait-il pas de même à Paris, où le provincial vit isolé des siens, où les êtres
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qu'il pratique et les endroits qu'il hante arrivent avec tant de peine à lui tenir lieu du foyer qu'il regrette et de la famille ab- sente ou morte ? Aimer est un besoin, le premier des besoins, et Ton aime où l'on peut. Toute la vie est là, toute. Heureux celui qui laisse son àme se répandre généreusement sur tous les chemins ! il sait vivre, c'est un homme !
Antoine Rouget était un homme, lui. La mort ne l'effrayait guère; aussi dépensait-il libéralement ses jours et ses nuit-s. 11 aimait à droite, à. gauche, un peu partout et de toutes ses forces.
MON AMI LE SERGENT DE VILLE
A cet égard, il me dit un jour qu'il ne faisait pas d'é- conomies. Extrêmement cordialj il m'était devenu cher à cause de cela même. Oui, je le répète, un sage tel que lui me plaisait au possible, et, certes^ il n'y avait point de ma faute, si e ne 1 avais jamais assez au gre de mes désirs. C'était avec une satisfaction tou-
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jours égale que, de loin^ à travers la foule, je le distinguais allant et venant à pas comptés sur le trottoir, un œil ouvert sur la rue et l'autre à la poursuite de la brune ou de la blonde de ses rêves, souriant au soleil ainsi qu'à la pluie : invulnérable ! aujourd'hui, marchant, feutre à Toreille, épée 'presque en verrouil, en chantonnant quelque refrain de guerre; demain, mâchonnant entre ses dents aussi blanches que neige, la queue d'une rose ou d'un œillet, et regardant ciel et terre avec une pointe de mélancolie. Il était charmant toujours, et partout poli : soit qu'il dressât procès-verbal aux délinquants, ivrognes ou brutaux; soit qu'il fût obligé de conduire au poste « monsieur le voleur qu'on avait pincé la main au sac, ou madame la laitière qui, sans vergogne, avait osé, la grosse bonne mère, en pleines halles, empoigner aux cheveux et gritïer à la joue mademoiselle la fleuriste, un amour de tétins, sacré Dié ! » Son devoir, il fal- lait qu'il le fît et il le faisait, mais rien de plus... abîmais. Enten- dait-il parler politique à ses alentours? Oh ! ma foi, tant pis, un demi-tour à droite ou bien à gauche, et jaspinez tant qu'il vous plaira, les amis! Sergent Je ville, oui; mouchard, jamais. Il n'était pas de la rôtisse, lui.
Vrai! ce franc cœur me charmait, et je crois bien que nous éprouvions un plaisir réciproque à passer un quart d'heure ensemble, entre quatre yeux, aussitôt que ses devoirs de la journée et les miens avaient été remplis.
— Halte ! écrivain, me criait-il de sa voix un peu flûtée et toujours allègre, aussitôt qu'il m'apercevait, tirant indo- lemment la jambe au long des rampes qui mènent droit aux Batignolles; « halte !. ., » et bientôt après, il ajoutait : « A-t-on noirci quelque peu de papier et vendu beaucoup d'esprit à la canaille, aujourd'hui? »
— Sans doute ; et vous. Rouget deLisle, lui disais-je en riant, avez-vous chanté beaucoup de Marseillaises^ cette après-midi ?
— Chut ! répondait-il en plaisantant de même, autrement je serais obligé, quoique je ne sois pas musicien, de vous con- duire au violon.
Et, devisant ainsi, nous allions, bras-dessus, bras-dessous, sans fausse honte, lui comme moi, boire un petit verre et quel- quefois un grand au fond d'un réduit clandestin, à l'abri des mouches.
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Un tel manège se renouvelait à peu près chaque semaine, et lorsque nous nous séparions après [avoir assez longuement parlée lui du sexe, moi de tout un peu, jamais ou presque jamais il n'oubliait de me dire avec une naïve expression de regrets et de crainte mêlés :
— Allons, à l'un de ces jours, entre cinq et sixj si le vent le veut.
— Entre cinq et six, entendu. Puis, j'allais de mon côté, lui du sien. Ah ! mon brave Rouget !. . .
Il avait toujours été, depuis le commencement de nos rela- tions, excessivement -exact à tous nos rendez-vous, pris d'un commun accord; aussi ne fus-je pas peu surpris, certain soir, de ne pas le trouver à l'heure dite au coin de la rue où, selon nos conventions, nous devions nous joindre, et de là gagner ensemble un cabaret, sis au pied des fortifications, et dans lequel nous avions maintes fois dîné tranquillement tête à tête... « Il est sans doute empêché par le service, pensai-je après-une grosse heure d'attente, aujourd'hui nous ne nous verrons pas. » Et j'a- bandonnai la place, espérant bien me dédommager le lendemain. Erreur. A mon indicible étonnement, il ne parut pas encore de toute la journée à son poste habituel. La fruitière ne l'avait pas même aperçu depuis l'avant-veille, et le liquoriste non plus. En vain j'interrogeai tout le petit monde des environs. On ne savait rien, absolument rien. Ni les chanteurs ambulants, ni les marchands forains, ni le commissionnaire, ni le décrotteur du coin, ne purent ajouter un mot, un seul, à ce qui m'avait été dit déjà. Personne n'avait vu le sergo, personne. Où donc était- il? A son domicile, on ignorait aussi ce qu'il était devenu. Sérieusement alarmé, je me rendais, en désespoir de cause, au commissariat de son arrondissement, lorsque , chemin faisant, je crus le reconnaître à quelque distance, arpentant à grands pas un des boulevards extérieurs dont il avait la surveillance. En dix enjambées, j'eus approché l'homme...
Oh ! ma foi non, ce n'était pas lui, ce n'était pas mon Rouget, celui-là, mais un de ses confrères, un grognard de l'emploi, rébarbatif en diable et s'eflforçant à paraître encore plus farouche et plus hérissé qu'il ne l'était réellement, en quoi, certes, il ambitionnait le superflu. Tout gonflé de menaces, sur
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le qui-vivCj agressif au point d'irriter un lièvre, aussi sinistre et non moins inquiet qu'une hyène aux abois, il allait, erabastillé dans son caban à capuchon, et le chapeau-Bonaparte sur le nez, il allait, ne laissant voira nu que le bout de son museau de proie en perpétuel mouvement et les poils en broussailles de ses arrogantes et sottes moustaches fauves. Sa patte bottée égrati- gnait l'asphalte. Il grommelait en marchant.
— Un renseignement, s'il vous plaît, monsieur, lui dis-je après l'avoir abordé non sans prudence ; yVntoine Rouget est-il malade ou bien en congé ? savez- vous ?
— Sais pas.
— Excusez-moi... Rouget est un de mes amis; hier ni avant-hier il n'a point paru chez lui, cela m'alarme d'autant plus qu'il n'a pas été vu davantage aux lieux qu'il fréquente assidûment. Où le réclamer? A la préfecture de police ou bien chez le commissaire du quartier ? Où dois-je aller prendre des informations?
— Sais pas.
— Eh ! ne savez-vous pas au moins, monsieur, mon bon monsieur, pourquoi vous êtes sur ses terres et pourquoi vous l'y remplacez ?
— Sais pas au juste. On dit qu il va bientôt être
dégommé.
— Dégommé ! Pourquoi ?
— .Sais pas.
— Oui, mais, si...
— Y a pas de mais, y a pas de si -, sais pas ! sais rien et voilà tout.
Insister encore eût été certainement inutile. Et puis on pouvait me prendre pour un jacobin et me traiter à l'impériale. Aussi me bornai-je à tourner le dos à mon galant homme de police, et le laissai-je promener à son aise ses séductions et sa souveraine urbanité. Deux autres agents, à peu près du même acabit et que j'interrogeai successivement, eurent l'air de tomber des nues à mes questions et n'y répondirent que par des mots aussi laconiques que confus. Soucieux au possible, et n'osant pas trop espérer que mes démarches seraient, le lendemain, moins infructueuses qu'elles ne l'avaient été jusqu'alors, il fallut
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bien me résoudre à rentrer enfin au logis, et j'en étais loin ; en outre, il faisait un temps affreux.
On touchait à la Noël, La nuit était en train de descendre avec un cortège de brumes hivernales, impénétrables à l'œil. On avait allumé déjà le gaz, et ses lueurs allaient à peine au delà des vitres des réverbères. En pleine rue, on n'y voyait point à deux
LES VA-NU-PIEDS
pas, et les cris de « Gare ! gare ! » sortis de vingt poitrines à la fois, se mêlant aux rumeurs stridentes des roues sur le macadam, assourdissaient vos oreilles et vous égaraient l'esprit. Un tohu- bohu d'ombres et de corps indistincts dans l'obscurité ! Tout à coup, de ci, de là, des voix irritées ou plaintives, un choc de tombereaux, une_ avalanche invisible d'omnibus, et parmi les vociférations humaines et les hennissements des chevaux, un sourd et continu bourdonnement tel que serait celui d'une armée en marche à travers un pays de bourbe : Un ciel sans lune, une nuit sans étoiles et, dans le noir absolu, tant de bruit, tant de voix : on se figure le chaos !
Enfin, je m'en tirai.
Neuf heures frappaient au clocher du faubourg comme je sonnais à ma porte.
Elle était ouverte : j'entrai.
— Du monde chez vous ! me cria mon concierge, un vieux dur-à-cuire.
— Antoine, peut-être?
— Oui, le Sergo.
J'eus bientôt gravi mes trois étages et fait jouer la clef qui se trouvait à l'huis de mon garni...
Quelqu'un, en efîet, était chez moi. Lui, c'était bien lui.
— Rouget !...
Il ne m'avait pas entendu venir ni l'appeler et restait tout du long étendu sur une sorte de canapé de crin qu'il avait roulé près de la cheminée, où flambait une bûche de chêne. Épée au flanc, képi sur la tête et frac au dos, il n'était donc pas destitué de ses fonctions : il avait l'uniforme ! Oui, mais quelle attitude de deuil et quelle physionomie ! Il était blême comme la mort, et ses moustaches, au lieu de montrer leurs crocs aimables au ciel, ainsi qu'elles en avaient l'habitude, allaient et retombaient, tristes, aux coins de sa bouche, où ne voltigeait pas le sourire bien connu.
— Qu'y a-t-il donc, mon pauvre Rouget?
11 leva la tête et je vis ses yeux hagards et batflis. Soudain ses lèvres se détendirent et murmurèrent avec elfort :
— Ln terrible métier que le mien! Il y a longtemps qu'on me le disait et que je m'en doutais; à présent, j'en suis sûr.
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archi-sûr. On peut bien me tirer la révérence et me choisir un remplaçant et même dix, ça m'est bien égal. . . Ah I mon cher, il y en a qui n'ont pas de chance en ce monde, oui, va. Cré nom de Dieu! Ça, vois-tu, je Tai dans le crâne et pour toujours : Elle s'appelait Anna!
Je n'en revenais point. Est-ce qu'il était devenu fou? Que voulait-il dire : Anna?
— Tu vas voir, reprit-il en m'attirant tout près de lui, tu vas voir un peu s'il n'y a pas là de quoi mettre son homme à l'envers ! Écoute moi :
« Yendredi... non^ samedi... voyons, attends!... vendredi, mais si, c'était bien vendredi ! . . . Vendredi donc, voilà que je passais sur le coup de minuit au boulevard des Italiens. « Ohé ! sergent, arrive ici ! » tousse une voix, la voix d'un coco que je connaissais bien. « N'y va pas! » me disait quelque chose au fond du ventre. Ah ! bah ! j'y vais tout de même et voilà que je te vois une mouche arrangée et ficelée en homme comme il faut et qui tenait une femme par les mains. « Emmenez-moi ça au poste, qu'il médit. » «Tiens^ fis-je, et pourquoi donc ?» « Elle bat le quart et raccroche. » Il croyait avoir tout dit, le sacré mouchard \ il comptait tout seul ! Lui, puis moi, nous faisions deux. Ah ! pour sûr, elle ne serait pas allée au coffre : ah ! pour ça, non!. . . Oui, mais voilà que celui de la rousse me voyant entre le zist et le zest, pas décidé du tout, siffle, et que s'avancent trois ou quatre estafiers de la boutique. On empoigne la petite et moi je la suis. Elle pleurait... Ah! vois-tu, les pavés en auraient eu pitié-, les autres, non. Ils auraient mis et met- traient père et mère à Saint-Lazare, ceux-là qui la menaient. . . Je les connais bien. Ni cœuY, ni rien, ces mercenaires, ces loups. On arrive à la boite, elle au milieu d'eux, et moi derrière, à la queue de la caravane. Elle pleurait, la pauvre petite, et sanglo- tait à fendre l'âme... Il me semble que je l'entends et que je la vois encore, l'enfant. Elle était là, ramenant sur ses grands yeux noyés et gros comme le poing sa jupe de soie Bismark toute fanée, et trouée comme un crible, et qui par derrière avait l'air d'un torchon, tant elle avait traîné dans la boue. A force de pleurer, la fitille, elle avait deux rigoles creusées dans ses joues au milieu du plâtre et du rouge qui les recouvraient. Toute petite!... Et quoique très-fatiguée, encore jolie à faire crever
LES VA-NU-PIEDS
de jalousie une dame à plumes et même les cocottes à cou- ronne... Ah! mon ami, fallait voir... un air... là, tout à fait gentil... tout à fait malheureux ; et jeunette! Elle me regardait, elle ne regardait que moi. Je comprenais bien ce qu'elle avait l'intention de me dire et me disait : « Sergo, m'ami, qu'est-ce qu'ils me veulent?... Toi, qui n'es pas méchant, tire-moi dé là ?.. . Qu'est-ce que je leur ai fait ! ... Il faut bien vivre et manger chaque jour. Est-ce ma faute, à moi, s'il faut que je fasse la rue?... » Ah ! si je m'étais écouté !. . . Voilà donc qu'on ouvre le violon. Elle s'accroche à moi de ses petites mains égrati- gnées : « Oh ! je ne veux pas, criait-elle, je ne veux pas... oh! maman, maman ! Ils me tuent, ils me déchirent ma robe, ils me volent mon pain... Oh ! ma robe ! Ils ne voudront plus de moi, les hommes, si je n'ai pas de la soie... et plus de bouillon alors... oh ! maman ! maman ! » Oui, je te le dis, si j'avais su, tiens, je les cassais, tous ces gredins d'espions ! On la tire, on la dé- membre^ on l'estropie, on Véchigne, on la jette comme un pa- quet de linge sale au fond du trou... « Quoique tu ne sois pas de la section, tu resteras là jusqu'à demain » , me dis-je, et je restai...
— De l'air ! ouvre un peu la fenêtre, il fait chaud ici, j'étouffe; il me semble que j'ai du feu dans le sang et que quelque chose me mord et me mange le cœur. . . ah !
Je fis ce que Rouget m'avait demandé, puis je revins en silence m'asseoir à côté, de lui.
— Qui l'aurait cru?... Pauvre Anna!... Mais où donc en étais-je ? où donc? questionna-t-il tout à coup en attachant sur moi ses yeux qui s'étaient ensanglantés, où donc ?. . . Oh ! je me rappelle. Attends encore un peu... Voici que je ne sais quoi, des tenailles, des mordaches, on dirait, me ravagent la gorge et m'étranglent... Très drôle, ça. Je ne peux pas parler... Où donc en étais-je ?
— A ceci, mon ami : l'on venait de la jeter au fond du trou. . . mais, je t'en supplie. Rouget, calme-toi !
— C'est cela. . . dans le trou ! c'est bien cela ! N'aie pas peur. A présent, je respire mieux; ça revient, c'est revenu. Voici :
« Je les avais laissé faire, ces bouchers, ces cosaques,
oh! pour mon malheur! Elle était là, l'enfant, au fin fond du
Le rieux l'avait bien dit : Une gueuse! un argousin 1 (Page 36.
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chenil, et je Tentendais, Dieu de Dieu ! gémir, et je la voyais, sans la voir, verser en gémissant toutes les larmes de son corps et toutes celles de son àme. . . On n'a pas idée de ça ! Tiens, un jour, en Italie, après Soliérino, Ton me charcuta comme un cochon, on me travailla Toreille et les joues et la langue jusqu'au gosier-, eh bien, on me fit moins de mal qu'elle ne m'en faisait, elle, la petite chatte^ la pauvre chienne, en piaulant!... Et pourtant j'en ai vu, j'en ai entendu pleurer et crier des mal- heureuses de la rue et du grenier^ va ! L'habitude aurait dû. . . mais non. Elle, ce n'était pas la même chose... le sang parlait. Enfin, que ça me fit du bien, bon Dieu 1 quel bien ! elle s'as- soupit. Au milieu de la nuit, elle s'éveilla : elle avait soif et demandait de l'eau. Les autres dormaient, sauf un qui lui cria : « Si tas soif, liche au baquet, salope ! » Oh ! l'animal, le bour- reau. Mais j'étais là. « Tais-toi, lui dis-je, blondetie, on va t'envoyer un peu de vin qui traîne là, dans une bouteille. » Elle ne cria plus alors et je lui donnai doucement, bien douce- ment, à boire. Un peu avant le jour, elle gratta, toute timide, à la porte du violon. Et moi, sans faire du bruit, à quatre pattes, je m'avançai : « Qu'est-ce qu'il y a, petite? qu'est-ce qu'il y a? » « J"ai bien froid. » « Attends. » Et je lui coulai mon caban. Alors elle me dit comme ça qu'elle aurait bien envie de fumer un bout de cigarette. Or donc, moi, n'ayant que ma pipe, j'étais dans l'embarras. Elle se mit à rire en sanglotant, et voulut tout de même le brûle-gueule que j'allumai moi-même et lui fis passer ensuite par le guichet. Oui, vrai comme je te le dis, elle fuma un peu, puis s'endormit, la mignonne. Au matin, en se ré- veillant, elle était bleue de froid. Elle soufflait, pour les réchauf- fer, dans ses belles menottes... On la mena chez le commissaire du quartier. Elle en revint bientôt, et l'on me dit : « Tout à l'heure, \q guimbarci va venir; on y fera monter la traînée, et vous la conduirez au dépôt. « En effet, la voiture arriva vers les neuf heures. On prend l'enfant, on l'emballe, on la hisse dans une des cages du giiimbard, et j'y monte après elle... En route, comme elle recommençait à pleurer fort, et que je ne savais ni que lui dire ni que lui faire pour la consoler, il me vint à l'idée de jeter un coup d'œil sur la feuille de rapport que je portais avec moi. Quel coup! oh! quel coup! Elle s'appelait Anna, dite Cigarette... Elle s'appelait Anna! « Va-t'en, lui
MON A.MI LK SERGENT DE VILLE
dis-je à moitié fou, saute en bas, sur le pavé, saute et cours telle rue, tel numéro... je vas y venir. » Elle m'embrasse, se sauve, et je déserte à mon tour \e giiimbard... On parle de me dégom- mer. Allez-y, je m'en bats Toeil, allez-y... Tu crois que ce n'est pas une fatalité, comme qui dirait un fait exprès, toi? Bpn Dieu de Dieu! S'il y en avait un encore!... Elle s'appelait Anna-, malheur ! ô misère ! Anna... r<
Rouget s'interrompit encore. 11 se désolait et sanglotait comme un enfant. Un torrent de larmes avait jailli de ses yeux. Elles descendaient, grosses et lourdes, au long de son visage. Une d'elles, en tombant à terre, effleura ma chair et l'impres- sionna comme eût fait une goutte d'acide. Il devait souffrir, il souffrait et beaucoup. Pourquoi? Je l'ignorais encore. A plu- sieurs reprises, il essaya de quitter le canapé sur lequel, lui et moi, nous étions assis, il ne put. Tremblant de tous ses membres et le corps plié en deux, il tenait sa tête pâle à pleines mains. En vain je lui parlai, je le consolai : rien, absolument rien, ni geste ni parole. 11 paraissait ne pas m'entendre. ou ne m'enten- dait point...
— Anna ! répéta-t-il tout à coup .
— Explique-toi, Rouget, je t'en supplie... Anna! que veux- tu dire, enfin ?
A ce cri de pitié sorti de mes entrailles, il se redressa brusquement , et ses prunelles , ardentes comme le feu qui brtâlait dans Tàtre, ayant rencontré, fixé contre la muraille, au- dessus du chambranle de la cheminée, un fusil à pierre armé de sa baïonnette, un vieux fusil de garde national :
— Est-il chargé ? balbutia-t-il, est- il chargé ?
— Chargé! pourquoi?...
— Parce que!... Oh! parce que! acheva-t-il, les yeux allumés de je ne sais quels désirs de vengeance, et projetant des lueurs vives d'épée.
Un tel désespoir avait ébranlé tout mon être, et c'est pour cela peut-être qu'il ne m'était pas permis de prononcer un mot, un seul des mots fraternels arrivant en foule du fond de mon âme à ma bouche... Après un assez long silence. Rouget me regarda de nouveau face à face, et cette fois avec plus de tristesse que de colère :
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— Il y a des gens qui voient loin et devinent l'avenir... Oui, c'est bien vrai, trop vrai, tu vas voir !
« Un jour, il y a vingt ans de cela; vingt ans, comme le temps passe vite ! Un jour... il me semble que c'était hier !. . . il pleuvait des grêlons, et le tonnerre, on l'entendait ; et des éclairs!... Au faubourg Marcel, cela se passait, au fond d'une espèce de cave. Une femme, morte la veille de la poitrine, était là couchée sur un matelas. Autour d'elle deux enfants, une fille, un garçon, jouaient dans la chambre. Ils ne comprenaient pas ce qu'ils avaient perdu. Si jeunes!... ils ne savaient pas, ils ne pouvaient pas savoir pourquoi leur mère restait si tard au lit. Toto, le garçon, avait dix ans au plus; Nana, la fifille, trois à peu près. Ils jouaient. Tout à coup, la porte s'ouvre. Apparaît une civière; un homme dessus. Il était zingueur, il venait de se jeter exprès du haut d'un toit; il s'était fini parce que sa femme était partie et que seul, il ne se sentait pas la force de gagner assez de pâtée pour les petits. Un tas de monde suivait le bran- card. Ils entrent tous, hommes et femmes. Un vieux... oh ! je le vois et je l'entends encore, un vieux à barbe blanche, un brave homme, celui-là ! qui mourut l'année suivante, en 5i,sur un tas de pavés, ayant à la main un chiffon rouge; un vieux, un brave et bon vieux se mit à pleurer en voyant la morte, blanche comme de la cire et les petits qui n'avaient plus ni père ni mère, et dit : « Un garçon, il fera ben sûr un roussard, ou, qui sait, les « galères! Une fille! ça c'est encore plus triste!... On pourrait « peut-être les sauver et les tirer de là. Voyons, qui se charge « de la pouponne?... A moi, le gosse !... » Une vieille femme prit Nana, le bon vieux à barbe blanche emporta Toto. Depuis... Toto ne revit plus Nana... Si ! si! je l'ai revue!... Elle s'appelait Anna, te dis-je, Anna. . . Rouget comme mon père et comme moi. Vois-tu, vois-tu ! le vieux l'avait bien dit : « Une gueuse ! un argousin !
Et le sergent de ville arracha de sa poitrine sa brochette de décorations et la foula voluptueusement et douloureusement aux pieds. Après quoi, désespéré, s'emparant du vieux fusil à pierre :
— Un branle-bas ! s'écria-t-il, une révolution!
Parts, octobre 1867.
LES AURYENTVS
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LES AURYENTYS
On était dans la saison des semences tt des grands labours.
Entre les innombrables mamelons dont est tout bossue le pays quercynois, on ne voyait au flanc des collines et le long des plaines grasses qu'arrosent le Lemboux, l'Emboulas et TAnet, affluents du Tarn, que bouviers courbés sur la corne de la charrue et que bœufs appariés sous le joug et labourant, tout fumants de sueur, à la magnifique lumière d'un beau soleil cou- chant d'octobre.
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Assis sur un banc de pierre à la porte de sa borde^ bâtie à la cime du plus haut pech de la contrée, Auryentys d'Auryentys (on redouble en Quercy le nom patronymique pour distinguer de ses frères l'aîné de la famille), Auryentys, le premier labou- reur de la commune francésaine, examinait attentivement et tour à tour les divers sentiers épars dans les vallons et venant aboutir après mille zigzags à la crête ombreuse et conique de Saint -Carnus.
— Ohé ! femme^ dit-il tout à coup à sa ménagère qui cuisinait à rintérieur de la ferme ; ohé ! presse-toi^ je les ai vus ; ils vien- nent, les cadets.
Ayant dit^ Auryentys se mit sur pied, siffîa Pastour, son vieux chien de garde qui sommeillait tout pelotonné sous une meule de chaume, et fit rapidement le tour du plateau, du haut duquel on dominait toute la campagne, encore feuillue et déjà teinte en rouille par l'automne.
— Oui, les voilà bien ! ajouta-t-il heureux en portant ses yeux émus tantôt au nord et tantôt au sud de la haute colliiie ; ils montent, ils arrivent, ils sont là, les nôtres ! Eh ! François-, cli! Jean-Baptiste !. ..
Au nom de Jean-Baptiste, un prêtre lisant son bréviaire et gravissant, soutane retroussée et suivi d'un griffon blanc comme neige, un des versants du pech, leva le front, tandis que, au ver- sant adverse, un otficier de chasseurs de Vincennes, précédé d'un braque aboyant et bondissant, répondait par un cri sonore au nom de François.
— Hop là! bessous (jumeaux , arrivez donc! arrivez vite!
— Ici, Béatus ! soupira le curé.
Son chien griffon s'en vint lui lécher les semelles.
— Hé ! César, gronda le soldat. Aussitôt le braque accourut.
— Tais-toi, Pastour, tais -toi ! dit le paysan à son iabri qui grommelait ; tu ne reconnais donc pas tes amis'.'
Oreilles basses et nez au vent, le chien de garde, apaisé, mais toujours circonspect, rampa v^rudcmment vers les nou- veaux venus.
Un moment après, les trois frères Auryentys, s'étant unis dans une bruyante embrassade et se tenant par les mains, s'a- vancèrent tout joveux vers la vieille borde natale, au-dessus
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de laquelle ondulait au gré de Tair un long et noir serpent de fumée.
— Et ta Jeanne, aine, ta femme, comment va-t-elle ?
— A mes souhaits.
— Et tes petits?
— Arrivez, arrivez, sabbat de Dioiix ! la marmaille marche toute seule et ne demande qu'à croître.
Et toujours escortés de leurs hétes qui se montraient les crocSj ils achevèrent d'escalader la rampe.
Ils étaient bien sortis du même moule et le même mâle les avait bien engendrés tous les trois ; à peu près de la même taille, un peu courts, très-bruns et très-noueux, solidement bâtis, ils se ressemblaient comme entre elles trois gouttes d'eau de la même source, et pour les confondre Tun avec l'autre, il eût sufli d'enlever au laboureur ses favoris à la Louis-Philippe et ses papillotes temporales, au fantassin sa royale et ses or- gueilleuses moustaches cirées dont les pointes menaçaient le ciel, à l'abbé son épaisse et longue chevelure d'ecclésiastique -, ainsi ramenés tous trois au même type et chacun d'eux revêtu d'un sayon de toile, pareil à celui que portait jadis leur père dé- funt, ils eussent été simplement un seul et même homme tiré à trois exemplaires! car si les deux plus jeunes avaient, à leur insu peut être, emprunté quefque chose aux us et coutumes professionnels, celui-ci le ton impératif et cassant des hommes d'armes, celui-là le geste sacerdotal et toute la mielleuse onction des gens d'Église, ils n'en avaient pas moins con- servé l'un et l'autre en leurs physionomies sœurs cette expres- sion naïve et rude des paysans du Quercy, si profondément gravée sur les traits brûlés du soleil de Paschal Auryentys, l'aîné.
— Femme, les voici ! s'écria ce dernier en se campant sur le seuil rustique de sa borde; approche, légitime I
A cet appel, une rousse ménagère, haute en couleur et riche en mamelles, se présenta fort empressée, une lèchefrite au bout des doigts, et les jumeaux l'embrassèrent comme du pain en ré- pétant à l'envi :
— Bonjour, la Jeanne-Marie ! eh ! bonjour, notre sœur !
— Entrez, bessous, dit-elle, entrez \ la soupe est sur la table.
Ils entrèrent, ils s'assirent, et la soupière fut découverte. Une
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vapeur épaisse et douce à sentir en sortit aussitôt^ et Taîné planta la grande cuiller d'étain au milieu de la soupe toute fu- mante. A cheval déjà sur Tun des genoux de son fier oncle le soldat, un petit gars aussi frais qu'une pomme et plus blond que le blé caracolait à la barbe de Tabbé, tandis que celui-ci, très paternel, berçait tendrement entre ses bras une mignonnette divine souriant dans ses langes.
— Embrassez les petits, soit-, mais aussi mastiquez, bessous, emplissez-vous d'abord l'estomac, ordonna l'aîné.
Les jumeaux tendirent chacun leur assiette de faïence et se mirent à l'œuvre incontinent. Une serviette au bras et le bleu tablier de coutil autour des flancs, la Jeanne-Marie, allant et venant de long en large dans la chambre, servait. Eux, les trois frères, ils mangeaient silencieux et ravis, et, tout en mangeant, ils regardaient de temps à autre leurs chiens, le berger, le gritïon et le braque, assis gravement sur leur derrière, au seuil de la maisonnette, et montrant parfois, à travers les mailles d'osier de la porte bâtarde à claire-voie, leurs dents blanches comme le lait et leurs rouges gencives aftriandées qui demandaient l'aumône, les gourmands.
— Silence, Beatus !
— César, la paix !
— Gare à toi, Pastour ! . . . 1! . . Tirez !
Au milieu du repas, Auryentys, se laissant apitoyer enfin, alla leur ouvrir la porte. Ils sautèrent d'un bond sous la table et quêtèrent du pain et les os. Au bruit de leurs mâ- choires en travail, l'ainé, qui s'était rassis entre ses deux frères, trappa tout à coup ses mains l'une contre l'autre et s'écria, suf- fisamment ravigoté :
— Maintenant, bessous, que vous et moi nous sommes à demi rassasiés, on peut parler à son aise et de tout et de tous, si ça vous plaît, camarades.
— Eh bien, alors, dit le clerc en ôtant un papier de l'une des poches de sa soutane, explique-nous, Auryentys, ce que signifie cette belle lettre que j'ai reçue avant-hier matin au moment même que je disais la messe en mon église de Saint-Jordi-Jor- dinet ?...
— Et celle-ci?... poursuivit le légionnaire en déboutonnant sa
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Ils s'assirent et la soupière l'ut découverte (Page 39).
tunique d'uniforme^ oui, celle-ci, qui m'a fait partir de Tou- louse en poste.
Auryentys Taîné, si brusquement assailli, se passa la main sur le front à plusieurs reprises, et puis il bégaya, déconte- nancé quelque peu :
— Voyez-vous, voyez-vous, voici : La Jeanne-Marie et moi nous languissions... il nous tardait de vous voir... Aussi nous vous avons lait dire par le notaire de venir ici de suite et. . . que c'était pressé ! Voilà.
— C'est tout?
— Tout, Diou me damne !
Jean-Baptiste et François se mirent à rire aux éclats en gui- gnant de l'œil, ensuite le curé dit en plaisantant :
— Tu mens, l'aîné! Prends garde au péché mortel-, il y va pour toi de la damnation éternelle.
Auryentys, embarrassé de plus en plus, se tourna vers son frère le guerrier, qui venait de lui porter à main plate un grand coup sur la cuisse.
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— Est-ce aussi ta croyance que je mens, demanda-t-il, dis, est-ce ta croyance, capitaine Francesou '.'
— Faut croire, puisque notre tondu, Baptiste, qui s'y con- naît, le dit.
Tout penaud , Auryentys prit à témoin sa femme la Jeanne-Marie, en train d'allaiter la pitchowie ; après quoi, moitié lâché, moitié riant, il dit au curé :
— M'est avis, bessounet, que tu te truffes de moi ; qu'en dis-tu?
Jean-Baptiste, à la fois sérieux et débonnaire, joignit ses mains sur sa poitrine, et, hochant doucement la tête, il répon- dit, le brave homme :
— Aîné, je ne ris pas du tout ; écoute-moi. Voici trois ans bientôt que tu ne nous a pas rendu de comptes et tu veux ré- gler avec nous. Il te semble peut-être que tu jouis du bien d'au- trui parce que tu fais valoir celui de mon frère et le mien, et que tu touches l'entier revenu de toute la terre que nous laissa notre pauvre père Grégoire Auryentys, dont Celui de là-haut veuille avoir pitié ! Sans nous être rien dit à cet égard avec Francesou, je suis bien sûr qu'il pense quasiment tel que moi. Frère, je te le dis, nous croyons notre argent bien placé dans ta maison. 11 y a quinze ans, lorsque notre père mourut, nous ne voulûmes pas et nous ne voulons pas encore aujourd'hui pro- céder au partage, que peut-être tu souhaites; entre nous soit dit, il ne faut pas, Auryentys, il ne faut pas que la terre se di- vise trop, elle s'en irait en poussière. On réglera plus tard, un de ces quatre matins . . . , un jour. . .
— Et quand cela? s'écria l'aîné, quand cela? Je blanchis et vous grisonnez. Il pourrait un de ces quatre matins, comme tu dis, arriver malheur à l'un de nous, et notre femme, la Jeanne- Marie, se trouverait alors la bien assise entre juges, greffiers, huissiers, avocats et notaires, autrement dit entre roués et compagnie. Halte-là, bessous, halte-là!
Le militaire examina le prêtre qui l'examinait -, ils se compri- rent, et François à son tour se fit entendre :
— Ah çà! l'aîné, pouilla-t-il, laisse-nous tranquilles avec tes sacré nom de Dieu de comptes. On ne te demande rien. Notre frère loit capela que voici là présent vit de ses oremiis, et moi, soldat, de mes garde à vos! Il a sa croix et j'ai la mienne ; et, par
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ainsi, nous avons^ lui comme moi, du pain sur la planche. Aîné, comprends- tu?... Non. Alors voici : nous sommes tous deux, mon frère le confesseur et moi le massacreur d'hommes, censément comme des vierges à perpétuité ; nous n'avons à nous occuper que de nous : à lui la religion lui défend de pren- dre femme ; à moi, l'honneur me commande de les prendre toutes, ce qui équivaut... Or donc^ ça suffit; toi seul de notre famille auras fait souche étant, nous autres, ainsi que ramures mortes. A bon entendeur salut et bonne santé! Ncs terres, à qui sont-elles ? Elles sont à ta graine, à tes enfants, à ta racaille, Auryentys. A moi ton mâle, au curé ta femelle. Il aura mes terres, ton petit; et ta petite aura celles de notre frère. Ainsi donc, c'est entendu. Si tu ne veux pas partager ta part entre eux deux, alors, aîné, je te conseille de faire un troisième pou- pon à la Jeanne-Marie... et celui-là, dernier sorti du nid, aura, comme de juste^ toute ta quotité. Voilà tout. Ai-je bien parlé, Baptiste ? ai-je bien dit, curé?
Jean- Baptiste éleva ses mains comme pour donner la béné- diction et puis il fit retentir un gros :
— Ainsi-soit-il !
L'aîné n'en revenait point. Il regardait Jeanne-Marie, et la Jeanne-Marie le regardait, ouvrant tous deux de grands yeux étonnés et mouillés.
— Hé! femme, est-ce qu'ils badinent, les bessous? lui de- manda-t-il enfin; ils sont curieu.-v, par ma foi !
— No.i, non, aîïé, ri "«QStale capitaine, nous ne badinons pas-, ce que nous avens dit est parole d'Évangile, ou le diable nous emporte; pa:^ vrai, monsieur lou curé?
— Oui, mais cependant à une condition, ajouta celui-ci.
— Laquelle, meou Baptistonnet ?
— A cette condition expresse : aucun de tes enfants mâles, Auryentys, je parle pour les présents et pour ceux qui pour- raient encore te venir, aucun de tes enfants, entends-tu bien ? ne recevra de toi l'autorisation de prendre la soutane... et tout ce qui s'ensuit, entendez-moi comme il faut !
— Ils laisseront de même épée et sabre de côté; s'ils tom- bent au sort, on leur trouvera, moyennant espèces sonnantes, un remplaçant. Au diable la gamelle ! ils ne seront pas soldats.
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ils resteront terriens, ou je casse le marché, pour ce qui me regard e^ moi, Francesou.
Les jumeaux s'étaient prononcés si catégoriquement et le visage de chacun d'eux avait en ce moment même une expres- sion si douloureuse, qu'Auryentys, ne sachant que leur dire, prit leurs mains dans les siennes, et que la Jeanne-Marie, alar- mée, s'écria :
— Mon Dieu, bessous, quavez-vous? A vous voir, on dirait que vous êtes bien malheureux et que vous souffrez mille morts !..
Ils restèrent tous deux silencieux, se regardant à la dérobée et de temps à autre. Enfin Jean-Baptiste, le premier, reprit la parole en secouant sa bénigne tète grise :
— Amis, il ne faut pas, dit-il avec force soupirs, un doux et bon sourire aux lèvres, il ne faut pas nous croire, nous autres prêtres, plus malheureux que nous ne le sommes réellement. On dit de nous, un peu partout, dans les campagnes : « Ah ! les curés, ils la coulent douce ! ils mangent bien, ils boivent mieux, ils dorment tant qu'il leur plaît ; ils ont le bras long et la langue bien pendue; ils vivent tranquilles et meurent gras. » Il y a du vrai là-dedans, Auryentys, et beaucoup de vrai, j'en conviens. Ainsi que les autres hommes, ceux d'Église ont de beaux mo- ments en la vie. . . et cependant, à mon sens, s'il y a plusieurs manières de se rendre heureux ici-bas, la meilleure n'est peut- être point de se mettre à vingt ans une soutane sur le dos et de l'y garder jusqu'au moment de dire à tous : « au revoir là-haut, la compagnie ! » Entre nous soit dit ici, j'en connais plus d'un de ceux-là que vous appelez : soldats fainéants de la vierge Marie! qui, s'ils pouvaient, troqueraient, et sans se faire trop tirer l'o- reille, la robe à queue et le chapeau à trois cornes contre la veste de cadis et les sabots de noyer qu'ils portaient jadis avant d'en- trer au séminaire... Ah ! le séminaire, aîné, le séminaire!... On se dit ici, presque tous les parents se disent : « Envoyons nos pe- tits à V enseignement, ils en sortiront tonsurés et vicaires de quel- ques bonnes cures, dont tôt ou tard ils seront curés, c'est-à-dire maîtres et seigneurs, et cent fois plus heureux que les carpes au fond de l'eau. » Ce calcul en vaut un autre, il a son bon-, oui, mais, à mon idée, on peut encore mieux compter que ça... Vois-tu, notre père à nous trois crut faire mon bonheur en
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m'envovant chez lesOblats, à la ville. Il se dit très certainement quelque chose tel que ceci : « Lou bessou nous reviendra dans trois ou quatre ans habillé de noir de bas en haut et tranquille comme Baptiste, son patron, avec de jolies petites rentes qui ne lui coûteront pas grand'peine à conserver; un Dominus vjbis- cum par ci, quelques Deo grattas par là... » Notre père a fait de nous ce qu'il a voulu-, pour moi, je ne veux pas me plaindre de lui. Pourtant, si j'avais su, enfant, ce que je sais, homme, et si j'avais eu jadis voix au chapitre... Auryentys, oh! tiens, Au- ryentys, entends-moi, comme il faut, tedis-je : Une bonne terre à cultiver été comme hiver, une brave femme, bonne ménagère, loyale en tout et pour tout, que l'on soigne et qui vous soigne, avec cela des petits enfants blonds comme les épis et qui vous montent à cheval sur le genou quand on se repose le soir à la veillée au coin du feu -, de petits enfants comme les tiens, qui poussent aujourd'hui leurs dents et demain leurs cheveux, qui grandissent tous les jours un brin, se font hommes, petit à petit, qui vous remplacent un jour à l'ouvrage et qui vous ferment les yeux quand l'heure de partir a sonné, non, non, on ne peut
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désirer rien de mieux sur la terre... Auryentys, Auryentys, si tu m'en crois, tes enfants passeront par le même chemin où toi-même as passé !. . .
Baptiste s'arrêta. Ses yeux humides se reposèrent un mo- ment avec on ne sait quelle jalouse et cruelle envie involon- taire sur sa belle-sœur qui berçait ses enfants assoupis, et la Jeanne-Marie, atteinte à Tàme par ce regard profond et désolé, se redressa tout à coup en embrassant éperdûment ses petits, et, toute droite, elle s'écria dans un élan de farouche ten- dresse :
— Oh ! sois tranquille, curé, mes fils ne souffriront pas comme toi !
— Ni comme moi, Jeanne-Alarie, ni comme moi ! dit Fran- çois en rejetant brusquement loin de lui la chaise sur laquelle il était assis ; soldat ! il vaudrait mieux ramer la galère toute sa vie. . . Ah ! moi, j'ai mon franc dire, voyez-vous ! et je sonne comme je pense. Il parle à la doucerette, lui, le curé, cela m'est impossible à moi. Par force, il faut que je crie en son- geant à la longueur de mon tourment. « Tu es tombé au sort, me dit, il y a vingt-cinq ans de cela, mon père, qui m'atten- dait à la porte de la maison communale, il te faut partir ; à ton retour au pays, tu trouveras ta part entière. » Et ce fut là toutes les consolations qu'il me donna, notre père. Il eut tort de se comporter ainsi. Je l'accuse d'avoir fait mon malheur éternel. Au lieu de m'acheter un homme, ainsi qu'il devait et pouvait le faire sans se gêner trop, il me laissa prendre par les gendarmes et conduire par eux au régiment où je ne voulais pas aller. Il est mort, notre ancien, je lui pardonne le mal qu'il m'a fait, mais j'ai bien peiné par sa faute, croyez-moi. Vivre à l'armée! Etre soldat!... Oui, certes, oui, tant qu'il s'agit de faire front à l'étranger et de mourir sur la frontière, autour de notre drapeau, mais le reste, non pas ! écoutez- moi, vous allez me comprendre, écoutez moi, ces mains que N'oici, pour obéir à quoi, pour obéir à qui, je n'en sais trop rien vraiment ! ces mains criminelles, ces mains fratricides, regardez-les bien ou plutôt non, ne les regardez point, elles ont tué des Français... hélas ! oui, des Français... Un jour, vous autres, vous étiez heureux ici, dans ces campagnes où je suis né comme vous et que par bonheur vous n'avez
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jamais quittées, vous; un jour, à Paris, où j'étais alors en gar- nison, un ordre arrive à ma caserne, et le tambour bat et le clairon sonne aussitôt. Tout le monde se met en l'air et chacun crie : « On se bat aux faubourgs, il va y avoir du bouillon. » Nous filons; on nous envoie à l'un des bouts de la ville, dans une grande rue dépavée où des bourgeois et des ouvriers se tenaient debout sur des voitures et des char- rettes couchées sur les roues en travers de la rue. « En avant ! marche. » Il nous fallut marcher comme toujours, et, comme les autres, moi je marchais. Subitement un coup de pistolet me part dans les moustaches et me les brûle, et m'enlève un petit bout de l'oreille... la gauche, tenez, celle-ci, voyez. « Aïou ! » je dis, et je me retourne en colère comme un san- glier... Oh! l'aimable joli petit blondin ! Il pouvait bien avoir quinze ans, peut-être seize ; je le vois encore, je le verrai tou- jours... Il tomba sous ma baïonnette ([ui le prit au creux de l'estomac et lui sortit entre les reins . En tombant il cria : «Vive la liberté ! » puis il dit : « Maman ! ».Et puis ensuite, le mignon, il mourut... Tenez, là, comme je vous le dis, aussi vrai que j'existe en chair et en âme, je donnerais de mes yeux un, et de mes membres la moitié, pour n'avoir pas mis à mal cette pauvre petite créature du bon Dieu, qu'il me semble toujours entendre crier comme ça : « IMaman, maman ! » Ali ! mon Dieu, quand j'y songe ! ô mon Dieu, mon Dieu, voilà ce que c'est que le plaisir d'être soldat!...
Et François, blême comme un mort, s'étant laissé retomber sans haleine sur son siège, interrogeait tour à tour ses frères émus par ses accents de colère et de douleur, et la Jeanne- | Marie qui pleurait, atterrée^ et frissonnait toute pâle en serrant ' contre son sein les deux enfants quelle avait conçus et qu'elle 1 avait nourris.
— Ils sont miens! cria-t-elle tout à coup, ils sont miens ! et je les g':.rde !
Auryentys se leva.
— Femme, prononça-t-il, il ne faut pas te désoler ainsi; nos petits, je te le jure en présence de ces hommes, mes frères et devant le bon Dieu, nos petits seront laboureurs comme mon père et comme moi.
Malgré ces cordiales paroles^ il fallut que Jean-Baptiste usât
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de toute son influence et se mît en quatre pour ramener un peu de gaieté dans la famille.
— Allons, voyons, dit-il, à quoi bon le chagrin? Ne sommes- nous pas tous d'accord? Ohé, la Jeanne ! ohé, l'aîné! Nous ne sommes pas venus ici pour nous toiser sans rien dire. Al- lons, debout -, allons prendre un peu le frais et rire devant la porte.
On se rendit au vœu du bon curé. La nuit étincelait, toute pleine d'étoiles, et l'air frais embaumait, apportant du fond des bois une odeur saine et forte. En bas, dans les vallons, et là- haut, sur les collines, on distinguait çà et là quelques lueurs errantes qui disparaissaient une à une. « On se couche à Xala, chez les Cassan \ on éteint les feux au castel de Mountagny ; les lumières se font rares à Saint-Azou », disait Auryentys, et tantôt son bras indicateur remontait vers l'un des monts envi- ronnants et tantôt s'abaissait vers les vallons invisibles dans l'ombre, au pied desquels on entendait bruire entre les berges
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de leurs lils les eaux du Lemboux, du Lemboulas et de TAnet. Toute la famille Auryentys écoutait et regardait en silence. Enfin on causa. Petit à petit, on redevint gai. L'aîné parla de ses futurs travaux agricoles et des gains qu'avait donnés la dernière moisson...
— Et combien à présent as-tu de paires de bœufs ici ? » de- manda Tabbé, qui, montrant toutes ses dents en un sourire, tendit l'oreille afin de mieux entendre la réponse de son frère Paschal
5o LES VA-NU-PIEDS
Auryentys d'Auryentys* interrompu, se rengorgea comme un paon, et, les poings sur la hanche, il répondit en se dandi- nant :
Trois beaux couples ! une paire de gascons et deux paires
du Périgord.
Une pour chacun de nous, ça tombe à pic -, on pourrait
s'amuser un peu demain matin; eh! Thomme qui ne dit rien, ehl ça te va-til, bessou?
François, que ses préoccupations absorbaient tout entier, re- leva la tête et dit :
— Qu'y a-t-il, curé ?
Jean-Baptiste, aux anges, se prit à fredonner et renouvela sa proposition.
— Oui, parbleu ! dit alors le vieux troupier, je veux bien ; Auryentys sonnera la diane et nous partirons tous ensemble à la pointe de Taube.
— En ce cas, fit Baptiste en humant une pincée de tabac, il faut aller reposer un peu.
— C'est juste, conclut l'aîné, c'est fort juste, cela ; mau v^aise est la besogne de quiconque a mal ou pas assez dormi ; femme, apporte de la lumière !
— On y va tout de suite. . .
Et la diligente ménagère, occupée à ranger dans l'intérieur du logis la vaisselle déjà lavée, apparut un moment après sur le pas de la porte avec trois antiques chandeliers de cuivre à la main.
— Allume, allume les chandelles, Jeanne-Marie. Elle obéit et l'on se sépara.
Les jumeaux allèrent dormir au premier étage : Baptiste dans la chambre des anciens, décédés, et François dans la chambre neuve. Auryentys et sa femme couchèrent ainsi qu'à l'ordinaire au rez-de-chaussée, en un vénérable grand lit à quenouilles et à baldaquin où leurs doux petits sommeillaient déjà. Quant aux chiens des trois frères, ils s'accroupirent au dehors sur la dure, berger, braque et griffon, et la maison fut par eux trois bien gardée...
« On était dans la saison des semences et des grands la- bours. »
Entre sept et huit heures, le lendemain matin, il faisait un
LES AURYENTYS
joyeux et clair soleil; les vais, les coteaux étaient en tous sens sillonnés par la charrue, et tous les échos de la campagne redi- saient depuis plusieurs heures déjà les cris sonores et traînants des bouviers. « Ah! Laouret ! ah ! Caoubet! » Et partout, au vallon et sur la colline, les bœufs excités à bien faire s'effor- çaient au travail en bandant leur musculature, et la charrue allait très lentement et très péniblement à travers un sol rouge et gras, embarrassé de mauvaises herbes parasites dont à tout instant on entendait craquer les fibres. « Ah! Alaourel ! ah! Casta ! » Et des mottes énormes se déversaient sourdement dans les sillons, coupées par les contres et rejetées par les socs de la lourde charrue, et, docile à l'impulsion irrésistible des grands bœufs, l'araire éventrait friches et jachères et tra- çait droit comme un I.
« Maïssan bioou ! puto de bacco ! »
De toutes parts, même concert.
Tous les laboureurs jouaient de l'aiguillon et gourmandaient à qui mieux mieux le rouge et la blanche.
« Anen! Anen ! isso ! »
Le sol cédait à l'efïort opiniâtre des bétes à cornes et s'ou- vrait jusqu'au cœur.
Raboteuse et glaiseuse au bas des rampes boisées de Saint- Carnus, la chanvrière d'Auryentys, l'une des plus belles pièces riveraines du Lemboux, était aux trois quarts défoncée. A coup sûr la rude besogne avait dû être entamée au premier chant de l'alouette et poursuivie sans interruption, car tous les guérets fumaient encore et luisaient du passage du fer. Ordi- nairement tout le monde le savait dans la contrée, Auryentys n'employait personne à la culture de ses champs, ayant accou- tumé de mettre en pratique ce dicton du pays : « Si tu veux être bien servi, soigne ton bien toi-même, paysan. » Aussi les bouviers d'alentour étaient-ils fort étonnés de lui voir, ce jour-là, deux solides et vaillants auxiliaires qui, ma foi, rayaient tout aussi droit et non moins profond que lui-même Auryentys, en tous lieux et paroisses circonvoisins réputé pour sans pa- reil e" le premier des premiers.
Il étaient trois à labourer la chanvrière, et la Jeanne-Marie allait et venait sur leurs traces, tantôt suivant celui-ci, tantôt celui-là, se multipliant et se tuant à la peine, afin de ne pas lais-
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LES VA-NU-PIEDS
ser une seule raie sans semence^ un seul pouce de terre impro- ductif. Habillée de blanc, en jupes courtes et pieds nus, elle avait en bandoulière le sac empli de grains, et ses mains infati- gables y puisaient sans cesse, envoyant dans ou contre le vent le blé, qui retombait autour d'elle ainsi qu'une pluie et juste dans le sillon qu'elle avait visé. Si quelque vol d'oiseaux rava- geurs ou des pigeons s'abattait dans les arées, aussitôt elle appelait Pastour, le labri, qui se précipitait sur eux en aboyant, tant bien que mal secondé par deux chiens encore novices, on le voyait bien, et peu nés d'ailleurs pour le métier qu'ils faisaient là.
« Malo-dioux ! si les chiens valaient les hommes, s'entredi- saient les gens de la plaine et de la montagne en désignant ceux qui travaillaient la chanvrière du Lemboux, Auryentys serait le bien aidé !... »
Le soleil montait et devenait de plus en plus chaud. Il était neuf heures. Auryentys, ayant lentement interrogé le ciel, incandescent et poli comme une plaque de métal, poussa son attelage sous une grande châtaigneraie, et là, piquant son ai-
LES AURVENTYS 53
guillon en terre, vis-à-vis des cornes des bœuts, qui chance- laient, essoufflés, sur leurs jambes torses, il essuya son tront tout couvert de sueur et s'écria : ^
— Dessous ! ohé, bessous, venez vite ici ! Les petits descen- dent la ravine ; ils apportent le boire et le manger. Arrivez, bes- sous ! arrivez ! il fait faim.
A cet appel, les deux autres laboureurs et la Jeanne-xMarie avec eux se dirigèrent droit aux châtaigniers, qu'ils atteignirent en même temps que le fils de l'ainé, le gentil Jacou, portant entre ses bras sa jolie petite sœur la pouponne et des vivres dans un linge.
— Oui, dit le curé, tout en nage aussi, lui, je crois, camara- des, que je mangerais bien un morceau.
— Moi de même, ajouta François en soufflant comme un tuyau de forge.
Auryentys eut un rire délicieux en les voyant accoutrés comme lui d'une grossière et longue chemise rousse^ d'un pan- talon de toile écrue et d'un chapeau de paille bas et rond aussi grand qu'une roue de charrette.
— Ehbiendonc^assistez-moi, reprit-il entr'ouvrant la serviette que tenait Jacou, voici de loignon, du sel, de l'ail, du pain, et voici la bouteille de piquette; asseyez- vous à l'ombre et man- gez, bessous.
Invités de la sorte, les jumeaux s'assirent auprès de leur frère aîné, sur l'herbe fraiche, et, tandis que la Jeanne-Marie, toujours vaillante, offrait le sein à sa dernière née, ils oignirent d'ail chacun d'eux un gros grigon de pain bis et le dévorèrent à belles dents.
— Avance, Beatus !
— Ici, César !
— Hep ! Pastour !
Ensemble les trois chiens, devenus excellents amis et bons compagnons, s'approchèrent, agitant leurs babines et leurs queues, et le repas continua.
Tout en mangeant le bon pain bis si tendre tout parfumé de sel et d'ail, le soldat et le prêtre se débarrassèrent de leurs vas- tes chapeaux de paille de riz, et les bouviers des environs au- raient pu voir alors la large tonsure qui couronnait le crâne de l'un ainsi que les moustaches et la royale superbes dont était orné le visage de l'autre.
54 LES VA-NU-PIEDS
— Il est défait, observa l'aîné, que vous êtes curieux, arran- gés ainsi.
— Bah! répondit ingénument François^ à la guerre comme à la guerre !
— Et vive la paix! n'est-ce pas? ajouta le curé, non sans quelque malice.
Aussitôt le vétéran se rembrunit.
— Ta, ta, ta! fit Auryentys; laisse là tes mauvaises idées, guerrier. Encore un peu, tu seras mis à la retraite et pensionné; tu viendras manger ta pension ici.
— C'est ça, dit le curé tout joyeux, et, pour mon compte, voici ce que j'espère : on me réformera sans doute aussi, moi, l'un de ces quatre jeudis, et j'arriverai sans tambour ni trom- pette à Saint-Carnus de l'Ursinade, où, de cette façon, nous vivrons tranquilles tous les trois, avec la Jeanne, les petits, nos bœufs, nos ânes, nos chiens, nos poules et toutes nos bêtes... A boire, Auryentys, et trinquons en attendant cet heureux jour !
Ils trinquèrent.
Après avoir bien bu, bien mangé, parlé non moins, ils fainéan- ■ tèrent quelque peu, tout en regardant en silence leurs grands bœufs roux et blancs qui, les flancs apaisés et le poil lisse et sec, ruminaient tranquilles et doux sous les vieux arbres dont la ramure les protégeait du soleil.
— Houp ! allons ! à la charrue ! ordonna tout à coup Pas- chal, à l'ouvrage, chrétiens, si nous voulons avoir achevé notre besogne sur le coup de midi i
Les jumeaux se levèrent. A ce moment un facteur rural, qui passait rapidement entre deux rangées de houx, au long d'un sen- tier bordant la chanvrière, vit le chef des Auryentys et le salua.
— Bonjour, l'ami, répondit-celui-ci ; mais où vas-tu donc ainsi si vite?
— Au château, porter les gazettes de la capitale.
— Est-ce qu'il y aurait du nouveau ?
— Viedaze, oui.
— Quoi donc ?
— On dit qu'à Paris le peuple et le gouvernement de Sa Majesté ne sont pas tout à fait d'accord et qu'ils se tirent des coups de fusil.
LES AURYENTYS 55
Les trois Auryentys, interdits, s'interrogèrent du regard^ tan- dis que le facteur -s'éloignait à grands pas du côté du chiiteau de Mountagny, dont les blanches et hautes tourelles, années de paratonnerres, surplombaient la montagne et trouaient les nues pleines de lumière et de feu.
— Je suiSj moi^ pour celui qui paye la taille, dit enfin Taîné, qui frappait des pieds la terre, tout pensif.
— Et moi, s écria François d'une voix sombre et sourde, je suis pour celui qui dit : Assez de mangeurs d'hommes, plus de rois et vive la liberté !
— Domine, salvum fac galliciim populiim nostriim...
— Amen ! répondit machinalement la Jeanne-Marie au latin du curé.
Baptiste prit alors les mains de ses frères entre les siennes et dit :
— Écoutez, amis, puisque nous nous entendons si bien tous les trois, prions Dieu pour les nôtres.
Ils prièrent debout.
Ensuite, après avoir prié, graves et recueillis, ils se remirent à la charrue, piquèrent leurs bœufs, et pendant que les chiens, le berger, le braque et le griffon surveillaient les sillons que la Jeanne-Marie, suivie de ses deux enfants, l'un portant l'autre, ensemençait pas à pas, ils labourèrent de nouveau, côte à côte, cette terre maternelle et sacrée qui les avait nourris, sur laquelle ils étaient nés, et que, fils reconnaissants et religieux, ils ai- maient tous les trois, le soldat, le prêtre et le paysan, autant l'un que l'autre, avec toute leur àme et du plus profond de leur cœur.
Fontainebleau, juin i86g.
LES VA-NU-PIEDS
UN NOCTAMBULE
Habillé de toile au cœur de Fhiver, la hctte aux reins et le crochet aux doigts^ il opérait en grognonnant lorsque je le ren- contrai, par une nuit glaciale, au quai Voltaire^ non loin de rinstitut. Un âpre vent du nord soufflait et grondait dans la nuit noire. Il gelait à pierre tendre et Fair coupait comme un couteau. Pétrie toute la journée par les fers des chevaux et les bottes des hommes^ la neige, tombée la veille, ne présentait plus au long des quais qu'une ignoble pâte roussâtre, durcie par le froid, tandis qu'elle s'élalait blanche et pure encore au faîte des édifices, y brillant d'un éclat qu'elle ne pouvait tirer que d'elle-même, par ces opaques ténèbres que ne trouait pas le moindre rayon astral. On entendait courir de longues plain- tes sous les arches des ponts, et la Seine, charriant de lourds et durs glaçons qui venaient s'accrocher aux croûtes de glace formées près des berges, roulait, indolente et pompeuse, ses ondes épaisses si sonores que l'on eût dit, à les entendre bruire
UN NOCTAMBULE
Si nous uinquions :... (Page Ci],
en leur lit devenu trop étroit, d'un énorme et continu froisse- ment de vastes étotïes soyeuses, et, parfois, des soubresauts précipités et lointains d'une cavalcade. « Une, deux, trois ! «
58 LES VA-NU-PIEDS
L'horloge du Louvre avait résonné pleinement dans la nuit.
Il était trois heures.
Sur les quais, personne, si ce n'est lui, le chiflfonnier, et moi.
Tout entier à sa besogne, il s'acharnait contre un monceau d'immondices avoisinant le trottoir que j'avais suivi jusque-là. De son crochet manié avee une dextérité sans égale, il éventrait la neige, y puisant sans cesse toutes sortes de détritus, et sa lan- terne, ainsi qu'une grosse et lumineuse phalène^ allait, volti- geant et planant au-dessus de la motte d'ordures, en laquelle il devait faire d'agréables trouvailles, car, impossible de s'y mé- prendre, il ricanait joyeusement, l'homme !
— Eh! sacré Dié! s'écria-t-il, le bijou pèse un jaunet, et même il est illustré. Pour voir la marque?... Y est, oh! ça y est. Une devise? quien! elle dit : « Toujours ! » Ah ! je la connais, celle-là! vieille, bien vieille, mais encore bonne. On la boira, cette bague, on la boira!... Quelle autruche que l'homme, mes amis; il dure ce que durent les roses et les... litres, et parle nonobstant comme si sa carcasse avait un bre.vet d'éternité du vieux Papa de là-haut, qui devrait bien de temps en temps montrer son bec, si c'était un bon... sufficit ! Ce qu'il est, le Sempiternel, nous le saurons plus tard, quand il voudra... quand je voudrai ! Mais, en attendant, je vas me réchaulier un peu l'âme qui se gèle dans ma peau. Vivent les propres à rien et les bons à tout ; moi d'abord, car tu l'as dit et bien dit, toi, monsieur Ça-M'est-Bien-Égal : « Charité bien ordonnée com- mence, continue, finit et recommence par soi-même. » Haïe donc ! Oui, v'ià !
Telles qu'elles furent alors accentuées, ces paroles, qui son- nent encore aujourd'hui dans mon oreille, éveillèrent aussitôt en moi je ne sais quelle curiosité qui voulait être satisfaite, et j'y résistai d'autant moins, que mille souvenirs de récits et de lectures m'avaient assailli d'un trait à la vue de cet être, qui me parut résumer en sa personne tout ce que je savais et tout ce que je me figurais des individus de son espèce ou plutôt de sa profession. Il fonctionnait, ma- chinal, et souriait en fonctionnant. Entin il se remit en mar- che après avoir expurgé du tas immonde la marchandise ayant cours. « Humph! lit-il en éternuant, ça fleure un peu. »
UN NOCTAMBULE bg
Réglant mon allure sur la sienne, je le suivis; il allait d'un bon pas, l'œil investigateur, sa lanterne rasant le sol, son cro- chet ouvrant la boue congelée ainsi qu'eût fait un c outre de charrue. Parfois il s'arrêtait sur place et jetait au vent des mots insolites, à la fois sardoniques et gais. En passant devant llnstitut: « Ah ! la belle turne! » dit-il; ensuite, ayant avec beaucoup d'attention examiné les imposantes demeures pala- tiales alignées sur la rive droite delà Seine, il lâcha ce en: « Baraques! » Une escouade de sergents de ville errait sur le pont Neuf, il les salua de la sorte : « A votre santé, les hiboux ! » puis toisant le Béarnais, scellé sur son cheval de bronze et à qui la neige avait fait un nouveau panache blanc : « Adieu, papa, soupira-t-il, les donzelles vont toujours bon train, et toi, monfiti? » Cela débité d'un verbe. intraduisible, à l'instar du grand Frederick je parle de Frederick- Lemaitre), l'homme à la hotte traversa le pont Henri-Quatre à grandes jambées et pénétra bientôt après en ce pâté de maisons compris entre le Louvre et Saint-Eustache. Un bouge était ouvert dans la rue Tire-Chappe : il y entra ; j'y entrai sur ses talons.
— Hé ! cria-il, pépère Lenfumé, du fort et du meilleur !
— On y va... Tiens! c'est toi, déjà ! La Jugeotte?
— 11 me semble que oui. Du fort, te dis-je, et tope là ! Plusieurs flacons arrivèrent bientôt devant lui. Débarrassé
de ses ustensiles, il lampa d'abord un verre d'eau-de-vie, ensuite, coup sur coup, plusieurs canons de vin. Après s'être ainsi réconforté, déposant à terre son verre vide, il envoya un long jet de salive au fond d'une cuvette de fonte où tremblaient de rouges langues de flamme, et dit en se caressant l'es- tomac :
— A présent, on ne va pas trop mal du poumon !
En pleine lumière, debout au milieu des rayons émis par une lampe à réflecteur, il était là lisible comme un livre, et mes yeux purent, à leur aise, le parcourir tout entier. Usé jusqu'à l'âme, il semblait, quoique sa taille assez vigoureuse fût bien au-dessus de la moyenne, tout petit et très souftreteux ; ses membres, malingres et rabougris, faisaient mal à voir, et son visage, en dépit de l'éternel sourire qui s'y épanouissait libre- ment, avait quelque chose de lugubre et montrait cette pâleur éclatante et livide qui distingue les fiévreux des marais Pon-
6o LES VA-NU- PIEDS
tins; inculte et distribuée selon le goût des chantres romanti- ques de i83o, sa longue chevelure flottante, sans éclat et sans vie, était d'un vieillard, et, néanmoins, le front qu'elle recou- vrait en partie avait encore un certain air de jeunesse -, enfin, trait caractéristique, son nez, effilé, vif comme une lame, étin- celant au-dessus de ses lèvres pincées, coupait en droite ligne sa face entièrement rasée où sommeillaient deux yeux voilés et glauques comme le verre des bouteilles.
— Hola ! l'ancien, cria-t-il, encore une fiole et faites-moi bonne mesure.
On le servit.
Ayant, dès les premières rasades, soufflé sa lanterne, bourré de tabac et allumé une courte pipe de terre noire comme un charbon, il ne cessait de fumer que pour boire rubis sur l'ongle ou se mirer complaisamment au fond de son verre. Une acre bouffée de vapeur avait irrité ma gorge et je toussai. Surpris de n'être pas seul dans la taverne, il détourna la tète, et, m'ayant aperçu:
— Tiens! dit-il, de la compagnie.
— Oh ! la, la ! quel temps de chien ! m'écriai-je, employant, afin de l'amorcer, cette langue familière ; il fait presque aussi froid que dehors, ici; ça pique.
Il ne répondit rien, mais ses épaules, agitées à deux ou trois reprises, exprimèrent clairement cette réponse :
— Oui, ça pique, et puis après, qu'est-ce que ça me fait ?
— Un tremblement, père Lenfumé, dis-je à mon tour au ta- vernier, et deux verres, l'un pour monsieur, l'autre pour moi.
Le chiffonnier, ému de cet offre, eût-on dit, se laissa choir sur son escabeau, puis, croisant les jambes et tambou- rinant de ses doigts sur le comptoir d'étain, il me considéra de pied en cap en silence et d'un œil éveillé qui s'aiguisait de se- conde en seconde.
— Pardieu! fit-il tout à coup.
11 avait lancé son pardieu ! comme autrefois Archimède à Syracuse avait dû pousser I'Eurkka!
^ Oui, oui ! reprit-il après une nouvelle pause, en venant à moi, j'en suis sûr à présent, mon bonhomme, nous sommes de la même souche ; je parierais un litre contre une chopine, moi, La Jugcotte '?. ..
UN NOCTAMBULE 6i
— Hein ! vous dites ?. . .
— Eh ! je dis.,, je dis que vous et moi, c'est la même chose. A coup sûr, vous en êtes un ! oh ! c'est clair.
— Un ! . . . un . . . quoi 7
— Ben! un ténébreux, un lunatique, un nocturne ! . .. Est-ce que ça ne se devine pas à la coupe?
11 restait là devant moi, tenant toute grande ouverte sa bou- che interrogante et le bras droit levé. Je me mis à rire de bon coeur; il rit de même et dit après :
— Si nous trinquions ?
— Oui.
Nous trinquâmes.
— Allons, avouez, reprit-il, que vous êtes un rôdeur de nuit et que vous les aimez, les étoiles. Rien, non rien de plus gentil qu'elles. Ah ! les mignonnes ! Moi ! quand je flaire le ruisseau, des fois, je les y vois luire, et, des fois, il me semble que je vas les y piquer avec mon croc.
Chiffonnier et poète lyrique, l'homme était intéressant, en vérité ! Je l'écoutais avec plaisir parler à bâtons rompus, m'in- géniant à dégager une idée nette de ses paroles, dont le tour elliptique invitait ma pénétration. Oh ! certes, il avait bien rai- son de dire qu'il avait du vice . Il me trompait sans cesse par des voltes et des feintes, et se dérobait quand je croyais le saisir enfin. Après maints nouveaux rouges bords bus gaie- ment de part et d'autre :
— Or çà, camarade, si vous allez de mon côté, dit-il, nous pourrons encore jaspiner un brin. Pour l'heure, je renquille la besogne. Me suivez-vous ?
— Volontiers.
Du revers de sa main aux doigts spatules, il essuya ses lèvres humides de vin et de rogomme, ensuite rechargea sa hotte, ral- luma sa lanterne, et tirant sur ses sourcils son feutre amolli par l'usure :
— Y sommes-nous?... fit-il; oui ! Décampons alors. Sortis de chez le liquoriste, nous traversâmes la rue Saint-
Honoré, les halles, et suivîmes la rue Rambuteau jusqu'au boulevard de Sébastopol. Arpentant à grands pas et barbotant dans la neige maculée que des balayeurs officiels amoncelaient à la hâte le long des trottoirs, La Jugeotte, pensif^ ne soufflait
62 LES VA-NU-PIEDS
plus mot. En vain le harcelai-je de questions-, pour toute réponse, il grognait. Tout à coup, au milieu du boulevard que nous remontions côte à côte, tournant le dos à la Seine, il leva la tête au ciel, et poussa, rasséréné, deux longs soupirs de sa- tisfaction.
— A la bonne heure, dit-il, à présent le couvercle de la ' grande marmite est moins noir. Hé ! mon bonhomme ! si nous regardions un peu les perles, qu'en pensez-vous ?
— Les perles?
— Oui, les luisantes de là-haut.
— Impossible de les voir à travers la brume.
— Ah bah ! je les vois bien, sacré Dieu! moi. Tenez ! tenez ! Voici Vénus, voici Jupiter, voici Bergère, voici la Grosse- Ourse et toute la séquelle. Eh bien... vrai ! la main sur Tàme, vrai comme je vous le dis : il vaut mieux être mangé des sang- sues et des vers que d'être aveugle ! Aveugle !... Oh! je m'en- tends. Il ne s'agit pas des yeux de la caboche, il s'agit, atten- dez, il s'agit... Comment yous dire ça!... Vous savez bien, vous! Il s'agit, mille torgnoles! il s'agit de ces prunelles de l'esprit qui voient de si belles choses, de ces prunelles que nous avons, nous, nous seuls, les sans-façons, nous, la crème des bons. Songer à ceci, à cela, à rien, à tout, aller comme le vent vous pousse, en avant, en arrière, à droite, à gauche, ici, là, partout, ailleurs, sans se presser, doucement, à la _p^re5-5ez<5c% s'écouter danser le cœur, roucouler l'esprit, enfin fainéanter, ah ! je vous le dis et vous le redis : voilà la liberté, voilà le plaisir et, dame! mon chéri, c'est ça qui vaut mieux que de faire de la politique!...
Assurément j'étais très loin de m'attendre à cette singulière finale, que je relevai d'importance.
— De quoi? de quoi?... grommela le chiffonnier, vous y dor- nez, par hasard, vous, dans les immortels principes de 89. Oh la la! La belle ouvrage!... De quoi?... vous aimez donc les blagueurs, ceux qui disent comme ça : « Tout pour le Peuple! « et qui ne ruminent que pour eux? Savez-vous ce que je leur- s-y dis, moi, La Jugeotte, aux baragouineurs, je leur-s-y dis : Zut ! Va leur marchandise, je la pousse dans le sac, v'ià tout cru, v'ià ! Vous pouvez me regarder dans le blanc des yeux et même dans l'estomac, c'est ça! la politique, oui, je m'en bats
UN NOCTAMBULE
63
Toeil. Le peuple !... Ils sont bien tranquilles là-dessus, allez! ceux qui disent qu'ils Taiment et ceux aussi qui disent qu'ils ne l'aiment pas. Au tin fond du torse^ ils pensent tous la même histoire: « Attends, attends, peuple, ma vieille, nous allons salir un peu de papier et te vendre nos balançoires le plus possible, Monseigneur le Souverain ! » Et, pan ! ils rabâchent, rabâchent... faut voir. Moi, voyez-vous, regardez-moi bien, vous verrez un homme comme vous n'en avez peut-être pas beaucoup vu, franc du collier et du gueuleton, oh! franc... comme un Français, quoi ! Je suis pour ceux-là, qui vont, sans trop se plaindre, leur petit bonhomme de chemin, qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il tombe des rasoirs ou des violons, qu'il fasse clair de lune ou noir comme dans le four de la mère Martin, — qui sont de cette petite opinion : « N'y a pas !. . . il faut la couler douce et laisser piauler comme il veut ou comme il peut ce qu'il y a par ici... là! tenezl... sous le téton de gauche. » Et pour quant au reste, aux marchands d'encre et de vernis, à la hotte ! à la hotte, eux et leurs pape rasses. Oh la la ! Des paperasses ! Ah bon Dieu ! C'est pas pour me donner des airs, ça n'est qu'une manière de parler, mais avec celles que j'ai ramassées en ma gueuse de vie, on ferait un fameux paquet, oui, par exemple! mon petit ! Hi donc ! j'en ai trouvé de toutes les couleurs et de toutes les grandeurs : des courtes, des longues, des moyennes; des commerciales, des jé- suitiques, des guerrières; des bleues, des rouges, des blanches, même de tricolores, et là ! foi du vieux La Jugeotte... je vous jure que je les ai fourrées où je lourrerai toujours celles qui me tomberont sous la pince : à la hotte ! à la hotte ! ! .,, à la hotte ! ! !
— ^ Où vont aussi sans doute les fleurs flétries et les papiers d'amour?...
— L'amour ! répéta dun ton âpre le chiffonnier s'eflforçant à retenir sur ses lèvres crispées son irritant sourire, l'aniour !... Un moment, mon petit, ne parlons pas de cet oiseau !... Lais- sons-le voler à son aise. Il y a des nigauds qui s'amusent à le poursuivre ; moi, pas si bête, j'aime mieux cajoler le trois-six, neuf ou vieux, ça m'est égal, et vous ne refuserez pas, que j'i- magine, d'en siroter un léger setier là-bas, dans cette taupi- nière, mes Tuileries à moi, chiffar, enfant de trente-six pères ni plus ni moins qu'un empereur.
04
LES VA-NU-PIEDS
Une explosion de rires accompagna cette saillie. En vérité, l'homme avait une manière étrange de rire. 11 riait amèrement... il riait comme d'autres sanglotent en pleurant. — Ouvrons encore réqucrre^ reprit-il, et prenons à dia.
UN NOCTAMBULE
Depuis quelques instants nous avions franchi le boulevard extérieur des Poissonniers^ €t nous cheminions à travers les tortueuses, noires et fétides rues de Clignancourt, où les mai- sons inégales, couvertes d'une éclatante nappe de neige, s'enle- vaient toutes blanches dans la nuit. A droite, à gauche, au bord des toits et le long des chéneaux s'ajustaient de magnifiques gerbes de glace qui décoraient richement ces pauvres architec- tures. On se serait cru dans une ville riveraine de la Neva, l'hiver. Allant avec l'assurance sereine d'un guide, La Jugeotte me conduisait par des chaussées bordées de bâtisses, dont les façades se baisaient presque, et par de sombres carrefours où mes pieds fuyaient sur le verglas. « Ohé ! jeune homme, at- tention au macadam et l'œil aux lampions, s'écria-t-il en s'en- gageant dans une sorte de long boyau boueux, nous sommes dans la rue des Rois, mami. » De distance en distance, quel- ques gros réverbères, appendus à des fils do fer, à hauteur de premier étage, selon l'ancien mode, épandaient alentour de maigres lueurs et bavaient sur le pavé d'où montait une forte odeur d'huile rance et de moisissure. « Achetez du musc, s. V. p., 1) expectorait le chiffonnier, pendant que nous traver- sions ensemble des zones de lumière, rares, espacées, trouant la nuit, et qui, de loin, ressemblaient aux luisants orifices d'un abîme. «Hue doncll! » Nous marchions, laissante chaque pas derrière nous et rencontrant toujours, à droite, à gauche, des maisons gluantes, pelées, cagneuses, branlantes, isolées les unes des autres, plusieurs en ruine, d'autres en réparation soutenues par des madriers énormes, certaines reliées entre elles par des murs revêtus de lichens et couronnés de tessons de bouteilles. Au bruit de nos pas, quelque dogue, aboyant et grognant, secouait sa chaîne au fond d'une cour; une chouette hululait on ne sait où; quelque coq enrhumé chantait dans sa volière, et des rats, surpris à grignoter l'immondice, erraient, épeurés, de ci de là. Des soupiraux des caves sortaient de lou- ches rumeurs : « salut, mitrons ! bonjour les geindres ! » et nous passions, écoutant peiner à la tâche les ouvriers souterrains. « Houp-là ! Gare ! » avertissait de temps à autre La Jugeotte, me faisant éviter tantôt un camion et tantôt un échafaudage embarrassant la voie. Et nous avancions encore.. . Inattendues, aux coins des rues surgissaient à nos yeux des baraques
66 ' LES VA-NU- PIEDS
foraines, fermées avec un triple cadenas, et dans lesquelles s'in- stallent à la pointe de l'aube des cantiniers et des vivandières. Souvent la monotone complainte d'une fontaine publique arri- vait à nos oreilles subitement déchirées par les vagissements des chats en rut. Et plus nous nous enfoncions en ces ruelles obscures, où dormait et geignait tout un peuple de meurt-de- faim et de va-nu-pieds, plus la nuit me paraissait triste et lourde, et les choses difformes et misérables...
— Hein ! le beau site ! Ah! je ne le troquerais pas contre un chalet suisse ni pour un château en Espagne... Hé donc ! par ici ! camarade !
Et La Jugeotte, m'ayant saisi sous l'aisselle, me soutint ainsi, tant que nous longeâmes, en glissant, une humide allée qui séparait deux rangées de petites huttes lépreuses enseve- lies sous la neige et dont les murailles, effritées, s'en allaient en bouillie.
— Halte ! ordonna-t-il bientôt-, et, ayant fait partir une allu- mette sur sa cuisse tendue, il se baissa devant une porte aux ais mal joints^ passa le bras par une ouverture chattière en demi-lune et retira de l'intérieur du logis une grosse clef avec un chandelier en fer-blanc inondé de bavures de suif.
— Où sommes-nous ici ?
— Chez ma Majesté ! chez moi ! répondit -il dès qu'il eut donné deux tours de clef à la porte, qui s'ouvrit toute grande en geignant -, entrez, voici le boudoir !
En quel palais mis-je les pieds et chez quel roi ! Se pouvait-il réellement qu'un être humain vécût dans cette cahute haute de deux mètres au plus, large de trois, longue de quatre, en- gloutie sous un toit si bas qu'on le touchait presque du front en se tenant debout, si crevassé c[u'il laissait filtrer l'air et Tcau? Quelle bauge ! Un sanglier n'en eût pas voulu. Ce n'est que lorsque mes yeux se furent familiarisés avec le semi-obscur ambiant que je pus distinguer les objets qu'elle renfermait. Ici, des bouts de papier gras, elîilochés, souillés de fange ; là, des chiffons de laine, de soie, de coton, de fil, de drap, toutes sortes de tissus-, un peu plus loin, du carton, du chanvre, des co- peaux de bois, des fragments de faïence et de porcelaine ; des brocs de grès, des boulcilles, des fioles, des llacons, tout cela béant, horrible, étiqueté jadis par le barbier ou l'apothicaire;
UN NOCTAMBULE
des plats, des assiettes, des saladiers, des pots, des morceaux de cuir, des ustensiles encore maniables et d'autres hors d'u- sage, des clous, des vis, un attirail rouillé de quincaillerie, des ferrailles innombrables, entonnoirs et crémaillères, du plomb, du fer, de l'étain, du cuivre, bref, du métal sous toutes les formes ; ensuite, du charbon de terre, du coke, des sarments de vigne, des mottes à brûler faites les unes avecla crasse et les résidus du tan et les autres avec de la bouse de vache -, puis de vieilles pièces de toile, des harnais achetés ou soustraits peut-être à l'équarrisseur : selles de limon et selles anglaises, colliers à la parisienne et d'autres à la provençale, avaloirs, sous-ventrières et ventrières, mors et gourmettes de bride, œillères et caveçons, une multitude de licols, une sous-gorge à grelots pour ânesse ou chèvre laitière, un bât éventré de mulet ; puis encore, auprès de la porte, épars sur le carreau, des éclats de verre de mille couleurs, depuis le noir verdàtre jus- qu'au blanc diamanté \ d'autre part, sur un chevalet tiré sans doute d'un atelier de peintre un monceau de peaux de lièvre et de lapin, des robes de chien et de chat, celles-ci sèches et roides, celles-là, fraîches-saignantes; et, tout contre, empilés, enchevêtrés, montant en pyramide, des os : carcasses de bêtes, squelettes d'oiseaux, armatures étranges, débris culinaires, miettes équivoques, amas effroyable où vaguaient des sabots de cheval et des cornes de bœuf-, et puis enfin, couronne- ment de l'édifice, un crâne humain entre deux indéfinissables tibias !...
Telle était la marchandise ; voici l'ameublement : Un fauteuil chancelant comme un trône, deux chaises. Tune en acajou, rapiécée de bandes de zinc, l'autre de bois blanc, une table à laquelle un pied manquait, un bahut vermoulu que rongeaient la rouille et le ver, une cruche de grès fêlée, une dame-jeanne enchaînée à son bouchon et cerclée d'osier, une marmite de fonte, une terrine, une grille à marrons, une jatte de terre, une écuelle de bois grande comme une auge, et, en guise de lit, une paillasse adhérente à la terre avec un sac de soldat pour traversin, et, pour couvertures, deux peaux de bique tannées. Et la toilette : pour lavabo un seau de sapin destiné peut-être aussi à d'autres usages, et pour miroir une très vieille armoire à glace, étonnée à coup sûr de se trouver
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là. Pas de cheminée et pas de poêle en ce chenil -, aux solives, des araignées grosses comme le pouce tissant leurs toiles ; sous un aiguier^ une myriade de cloportes ; au ras du sol, des trous de rat ; et, le long des murs nus et désolés, des touffes de mousse et des fleurs de salpêtre.
— Impérial, le château ! ût tout à coup la voix mordante du chiffonnier ; épatant ! On y gèle, d'accord !... mais on va suer... Minute !
Et La Jugeotte ayant ouvert le bahut y prit deux petits verres à pied, un carafon aux trois quarts plein de cognac et une large assiette de faïence égueulce contenant des cigares, entre autres des londrès.
— Ah bah ! fis-je étonné, d'où tout cela vient-il ?
— Hé! pardieu ! du ruisseau. Tâtez-y, c'est fameux; tâtez-y.
— J'accepte ! répondis-je en allumant un trabucos.
— Oh ! reprit-il, on n'en suce pas comme ça tous les jours. C'est pour régaler les camaraux. Quant à moi, voyez-vous, je ne décolle pas du brûle-gueule. Un vieil ami ! Lui, puis moi, c'est tout un!... A présent dégustez donc un peu de liquide, s. V. p. 11 a vieilli dans la barrique et n'a pas son pareil à Paris -, dégustez... Ah çà, mais! mon bonhomme! qu'est-ce qui, dia- ble! vous tire l'œil par ici... Le tonnerre de Dieu me crève et me tourne à l'envers, si seulement vous avez l'air de m'cnten- dre un brin... Hé ! là-bas! particulier, vous faites le sourd...
11 disait vrai, le chiffonnier, très vrai ! Quelque chose, en effet, captivait mes regards. En ce repaire ord et nauséabond, j'avais découvert un point propre, lumineux, délicat : au-dessus de l'ignoble paillasse où couchait le pauvre sire, un rideau de lustrine blanc comme la neige, luisant comme un pan de satin, était tiré sur de volumineux objets accrochés à la muraille.
— Est-ce qu'on pourrait savoir, dis-je, interrogeant La Jugeotte au lieu de lui répondre, ce qu'il y a sous ce carré d'étoffe?
— Il n'y a rien, absolument rien, répUqua-t-il avec vivacité -, si, par hasard, il y avait les Diamants de la Couronne, avis au public: ils ne sont pas à vendre!... Eh ! mon Dieu, laissons cela, l'ami, ça me regarde ! Occupons-nous, si vous voulez, de ma cassine et parlons-en. N'est-ce pas qu'elle a bon air?
UN NOCTAMBULE
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Tenez : Voici le bibelot ! (Page 71.)
exclama-t-il énervé, s'efforçant de me donner le change; appro- priée comme elle est, on peut y vivre, et pourtant je parierais vingt sous contre un crachat que le premier fendant venu ne se trouverait pas à son aise ici. Moi, j'y suis bien et je m'y carre comme un poisson dans l'eau. C'est là que je porte ma récolte et me fais la pâtée. Heu ! heu ! la pâtée, on aurait tort de s'en battre l'œil ! la pâtée, entre nous soit dit, c'est quelque chose !
LES VA-NU-PIEDS
A qui le pain est assuré, pourvu qu'on ail un trou pour dormir ou rêver au paradis perdu, rien ne manque. Ici je fricote, ici je niche^ ici j'em... miellé la société. Pour les services qu'elle m'a rendus et pour le joyau qu'elle m'a volé, La So-ci-é-té ! c'est tout ce que je lui dois. Si vous voulez un fameux conseil, écoutez ceci : méfiez-vous d'elle. Il me serait aisé de vous ra- conter des histoires et de vous prouver clair comme une nuit de mai qu'on n'est pas né d'aujourd'hui-, mais à quoi bon gémir! il vaut mieux se taire. Un chiffonnier, retenez ça, sait plus que personne qu'il ne faut pas remuer ce qui sent mauvais, et pourtant... Un mot, tenez ! Si jamais vous aimez quelqu'un ou quelqu'une, ne vous en vantez pas et vivez caché, je ne vous dis que ça ! Les hommes, voyez -vous, on les connaît. Un tas de farceurs I II y en a qui font les fiers et d'autres les câlins, aucun ne me chausse, ils sont tous à peu près les mêmes, allez, faux comme des chats, et le meilleur n'est encore qu'un jésuite. Oh! là, là, les hommes ! Sans mentir, j'aime mieux les chiens.
— Et les dames, soyez galant, qu'en pensez-vous?
— Ah ! bon Dieu ! les femmes ?
— Oui, les femmes.
— Ah ! les femmes ! bourdonna de nouveau le chiffonnier de sa bouche amère où tremblait toujours 1 opiniâtre sourire, les femmes!! Oh! ça, c'est une autre affaire... Les femmes! c'est subtil...
Il s'interrompit et considéra d'un œil mouillé le rideau de lustrine. A quels souvenirs se trouvait-il en butte? Oubliant que j'étais là, ses mains se joignirent, il regarda singulièrement la vieille armoire à glace, et laissa, peut-être à son insu, tomber ces mots : « O toi, joujou, qu'o» aimait tant, on ne se mirera plus dans ton miroir. » Après ces paroles, il courba le front, et, s'abîmant dans une profonde extase, il remua doucement les lèvres ; on eût dit qu'il priait Dieu...
Lorsque enfin il releva la tête et m'aperçut debout à ses côtés, il tressaillit ainsi qu'un homme surpris dans l'accomplis- sement d'une œuvre occulte, et ses traits, adoucis par une expression d'indulgence sans borne, eurent beau vouloir se couvrir d'un masque hargneux et rébarbatif, ils restèrent les fidèles interprètes des sentiments généreux dont son âme était, en ce moment, toute remplie.
UN NOCTAMBULE
— Hé bien!... quoi!... dit-il, qu'est-ce que vous me voulez, vous, à la fin des fins, Sacré-Dieu!... Je reluque ce qu'il me plaît ici ! Vous vous figurez sans doute qu'il y a des berlingots sous la toile. Une, deux, trois ! s'il ne faut que ça pour vous contenter, pardi! je vas lever la housse... Allez donc! allez!... regardez-y. . . Qu'est-ce que ça me fait, à moi ! . . . Tenez : voici le bibelot !...
Et d'une main violente mais incertaine, La Jugeotte, age- nouillé sur sa couche sordide, écarta ou plutôt arracha le voile sans tache : alors de riches hardes, appendues à la muraille avec autant de symétrie^ autant de soin que les ornements sa- cerdotaux aux parois d'une sacristie, m'éblouirent, quoique fanées, de leurs voyantes couleurs.
— Ici! m'écriai-jeà l'aspect de ces somptueux vêtements dont quelques-uns semblaient pleins encore du corps superbe de femme qui les avait portés, ici des robes à traîne et des man- teaux de brocart?
— Oui, chambres sans locataire. .. on a déménagé ! chambre à louer comme la Reine qui, jadis, y logea.
Le chiffonnier avait cessé de rire. Accroupi sur lui-même, il baisait le vide avec tendresse et bégayait je ne sais quels noms étranges en adorant ses chères reliques. Soudain, ne se possé- dant plus, il étendit les bras et pouçsa un cri de désespoir :
— Elle m'a quitté, la chérie ! Elle a filé, la belle^ elle a filé. . . Touché de le voir souffrir, je m'inclinais vers lui, lorsqu'il
retrouva brusquement son rire déchirant comme un sanglot.
— Il y a, comme ça, des idées qui reviennent de temps en temps. . . oui, mais faut pas faire attention ! faut pas ! . . ,
Encore cette fois il ne put point achever ; ses yeux errèrent hagards et désolés à travers son taudis et se reposèrent longue- ment sur les tapageuses guenilles alignées sur la muraille. Il frissonnait de pied en cap, il pâlissait à vue d'œil . . . Tout à coup il saisit entre ses doigts la mèche fumeuse de la chandelle de suif et l'éteignit.
— Assez et trop causé !. . . cria-t-il dans les ténèbres d'une voix brutale et douloureuse, salut, bonjour, adieu, 'mon bon- homme... Assez causé !
Rucil, septembi-e i865.
^l
TRIPLE-CROCHE
Extrait des Mémoires d'un Numismate
|^\ En vous racontant mes combats et mes victoires scientifiques, c'est à dessein que je n'ai laissé jusqu'ici transparaître de moi que le savant ; il importait avant tout et surtout de vous marquer le point où je suis arrivé , avant de a'ous découvrir celui d'où je suis parti.
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=^ II commettait à la fois une lâcheté et une faute (Page 79).
Mon grand -père, Ignace Oméga, natif de Saint-Flour, en Auvergne , était chaudronnier ambulant. ( Vous voyez que je chasse de race : numismate et chaudronnier ambu- lant-, l'un et l'autre opèrent sur le métal.) A vingt ans, mon
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aïeul avait déjà fait deux fois le tour de la France , et raccommodé du cuivre dans les trente-trois provinces de la monarchie. Un jour, en Alsace^ aux environs de Colmar, un paysan le vit étendu de tout son long sur une route, à demi mort de faim et de soif. Il en eut pitié et l'amena dans sa chaumière. Un bon gîte , du feu , du pain : en très peu de jours, mon aïeul paternel se retrouva sur pied et travailla pour indemniser, autant que possible, son sauveur.
Harriett , la fille de losef Braiin , le paysan , aima mon grand-père qui l'aimait déjà. L'amour entre pauvres est ordi- nairement suivi de mariage. Ils se marièrent donc , et, six mois après, ils avaient boutique sur rue à Strasbourg, près de la cathédrale.
Leur unique enfant , mon père , naquit en cette ville , où les nouveaux époux ne tardèrent pas à prospérer. Ils y prospérèrent si bien durant trente ans, qu'en 1793, leur rejeton était avocat à Paris. Ami de Robespierre et de Saint- Just , et comme eux tout puissant aux Jacobins , il fut quelques mois après le 9 Thermidor envoyé aux colonies.
Chose étrange ! sur le navire qui le transportait à la Guyane, il y avait aussi Billaud-Varennes, Billaud hostile à Maximilien Robespierre, antant que mon père lui avait été dévoué.
Moi, je suis néjlà-bas, dans l'océan Atlantique, à Cayenne, en 1801. Celle qui me donna le jour au commencement de ce siècle, était une indigène de la tribu des Roucouyénès. Samuel Oméga, mon père, l'avait épousée en 1798, trois ou quatre ans après son arrivée à la Guyane. Lorsqu'il mourut, en 1809, ma mère n'était plus : à peine si je me souviens d'elle.
Orphelin, seul au monde, estropié de naissance, bossu, boiteux , ignorant , je vécus quelque temps du pain que partageait avec moi un transporté qui avait beaucoup connu, beaucoup aimé mon père. Ce transporté, qui se nommait Raymond Maisonneuve, originaire du Béarn, s'évada.
Dès lors pour moi commence une ère étrange de vicissi- tudes. Errant, affamé, dilibrmc , j'inspirais encore plus d'horreur que de pitié. Le pain me manquait deux jours sur trois, et je n'avais pas de gîte et j'étais presque nu. Ne me demandez point à quoi je pensais alors. Est-ce qu'une bêle
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affamée pense? Impassible et morne, elle va, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, au hasard, en quête d'un asile ou d'un os.
Un jour, sur le port, un trafiquant russe de la Finlande m'a- borda.
— Veux-tu naviguer'.' me demanda-t-il.
— Oui.
Je le suivis.
Il m'alîubla d'oripeaux et de verroteries, et quand je ne voulais pas gambader et cabrioler à sa guise, il me rouait de coups. Oh! je puis savamment parler du knout, mes chairs souvent en ont été déchirées. Une nuit, à l'improviste, pour- quoi'.' comment'? je n'en ai jamais rien su, nous quittâmes furtivement la Guyane, mon tortionnaire et moi; mais voyez combien l'homme tient au sol sur lequel il est né, je pleurai toutes mes larmes en quittant ma ville natale , cette terre martitre, inhospitalière et funeste à tous, même à ses enfants. Il est vrai, que j'y laissais les restes mortels de mon père, et que mon père et son ami Raymond Maisonneuve m'avaient aimé, ces nobles proscrits!
Après six mois de mer et de pirateries, Ivan Noaporoview^, mon patron, cingla vers Odessa. Là, je fus vendu, vendu je ne sais combien de roubles au prince Wastimikotf VII, sous lequel Ivan avait servi plusieurs années, et ce, pendant la guerre du Kouban. Admirablement bien à la cour sous Cathe- rine II et sous Paul I", le prince Wastimikoff en était tenu éloigné par Alexandre P', qui l'y rappela subitement.
On ne désobéit point aux czars!
Indispensable aux enfants de mon maître qui s'amusaient de moi comme ils se fussent amusés d'un chien ou d'un singe, et leur père ne voulant pas les priver de leur jouet, il me fallut, bon gré, mal gré, suivre mes bourreaux à Saint- Pétersbourg, où les soufirances qu'ils me firent éprouver ne sauraient être décrites. Elles durèrent longtemps, ces souf- frances sans nom, elles durèrent beaucoup trop.
Enfin, arriva de Londres un précepteur envoyé par lord Bathurst, aux enfants du prince, mon maître. Ah! tant que je vivrai, je me souviendrai du bon Edgar Cataym. 11 m'ap- prit à hre, à écrire, à chiffrer; il fit plus : il m'aima. Depuis
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la mort de mon père de France, je n'avais encore rencontré personne, hormis Raymond Maisonneuve, le transporté, qui sût plaindre mon sort et l'adoucir... Hélas! l'homme libre de la Grande Bretagne ne put supporter plus d'un an la morgue âpre et despotique du boyard. Edgar Cataym retourna en Angleterre, et moi, je voulus me laisser mourir après avoir perdu cet ami, ce frère bien-aimé.
L'on me fit vivre.
On me donna des médecins ou plutôt des médicastres. Sans doute, on trouva que je n'avais pas assez souffert ou que ma misère était récréative, et voici ce qu'il advint. Aussitôt que je fus rétabli, l'on me revêtit de magnifiques habits de soie et d'or, et, comme par le passé, saute, clown ^ aboie et rampe, serf.
Et les années passaient, passaient, et nous arrivâmes en 1812. On parlait autour de moi de la France victorieuse de toutes les nations et de son capitaine; il n'était question que d'elle et que de lui. Bonaparte venait, disait-on, de quitter à l'improviste Dresde, afin de prendre le commandement de la grande armée.
On tremblait en Russie, et, tout en tremblant, on espérait en Dieu. Les esclaves, qui se ressemblent tous, nourrissent toujours quelque vague espérance... Heureusement pour les tyrans, il en est ainsi. Cependant, la France accourait, elle avait des ailes, elle était ici, puis là. Le bruit de ses cohortes en marche résonnait dans les neiges de la Moskovie, et venait mourir jusqu'à Saint-Pétersbourg, où Sa Majesté le sacro-saint autocrate s'était réfugié.
Tout à coup, grand tumulte à la cour et grand effroi. Le prince Wastimikoflf VII, mon maître, est en toute hâte dépéché vers Rostopchin, gouverneur de Moskow. Que s'était -il donc passé? Le prince était soucieux. Il nous traînait avec lui, ses enfants et moi. Nous franchîmes sept cent vingt-huit werstes en sept jours, et le i" juin, à l'aube, nous entrâmes dans la ville sainte. « Ils sont là, voici les Francs! « Ce n'était qu'un long cri. Des batailles de Volontina et de Polotsk, Rostop- chin se gardait bien de parler; après Borodino, savez-vous ce qu'il eut l'audace de faire? Il fit d'abord chanter un Te
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Deum et placarder ensuite aux quatre coins de la ville cette affreuse et belle proclamation :
« Armez-vous bien, disait-il au peuple, de haches et de piques, et, si vous voulez faire mieux, prenez des fourches à trois dents-, le Français n'est pas plus lourd qu'une gerbe de blé. Je pars demain pour me rendre auprès du vainqueur de Borodino, S. A. le feld-maréchal , prince de Kutusow, afin de prendre conjointement avec lui des mesures pour exterminer nos ennemis. Nous enverrons au diable ces hôtes incommodes et nous leur ferons rendre Tàme. Je reviendrai pour le dîner et nous mettrons ensemble la main à Toeuvre pour réduire en miettes le scélérat. »
Un tel langage excite partout et chez tous un fanatique délire, on jure de mourir ou de vaincre encore, et le même anathème sort de toutes les bouches : « A bas les Français et mort à la France! »
Or, tout à coup, au plus fort de l'enthousiasme, apparais- sent aux portes de Moskow les débris des troupes russes, les derniers débris de la Moskowa. Mon père, le montagnard, le républicain; mon père, le proscrit de Thermidor, m'avait dit en mourant à deux mille lieues de sa patrie : « Enfant, aime la France. » A l'aspect des convois de blessés, oh! je dé- plorai, sans doute, les horreurs de la guerre; mais je dois le dire aussi, mon âme française frémit d'orgueil en voyant quels coups la France avait frappés, et je sentis mon cœur battre et s'élargir dans ma poitrine. Oh! j'avais deviné les mensonges de Rostopchin. « Elle est là, la France, me disais- je, elle arrive et tu vas la voir. »
Irrésistible guerrière, ailes éployées et casque en tête, enfin elle arriva. Le 14, Murât enlevait le Kremlin. Une heure aupa- ravant, Rostopchin et Wastimikoff VII avaient quitté la ville, y laissant leurs incendiaires déjà à l'œuvre. Eussé-je dû y finir carbonisé, je ne serais pour rien au monde sorti du coin où je m'étais blotti dans le palais impérial que le prince, après m'y avoir fait chercher inutilement, avait abandonné tout en flammes. Assez de misère ! je ne voulais plus être serf, je vou- lais être libre et citoyen de mon pays. Et debout, près du toit, je regardais le drapeau tricolore flottant sur les tours superbes du Kremlin, et j'admirais les soldats de la France révolution-
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naire, campes au milica des rues et des places de la cité sainte du pape du Nord... et j'étais heureux!... Soudain, un grand cri! tout s'ébranle, hommes, canons et chevaux-, en tous lieux éclate l'incendie; Moskow briàle. Un homme im- passible, un homme de bronze apparaît alors dans la four- naise, monté sur un cheval blanc. On le salue, on l'acclame, et je le reconnais^ quoique ne l'ayant jamais vu^ c'est le Corse, c'est le Romain, le poudreux général d'Arcole et d'Auster- litz et d'iéna; mais c'est aussi le grand parricide, le brus- quiaire infâme de Saint-Cloud et de l'Orangerie....
Le Kremlin craque dans la fumée et gémit sur ses vieilles assises de pierre. Ln bas, on ne voit que braise et sang sur le pavé. Napoléon ordonne de vaincre le feu. Des grenadiers de la garde forcent les portes du palais Wastimikolf et s'y répandent en tout sens. Sans moi, bientôt, ils y périssaient tous, le feu leur barrait la retraite. « Ici, Français! » Et, sorti de mou trou, je les guide à travers un passage secret. Ils sont sauvés', ils sont ivres de joie, ils sont tout émus, et pourtant ils plaisantent. Un d'entre eux m'embrasse et me dit : « Avoir la tète emportée par un boulet, passe ! être cuit, nenni! Nous te devons la vie, les camarades et moi; que pouvons-nous taire pour te rendre service, petit bossu, petit boiteux, pauvre citoyen Triple-Croche?
Hector Cramponaire, de Marseille, tambour au i"' régi- ment des grenadiers de la garde, Hector Cramponaire était un esprit jovial, soit, mais un bon cœur aussi. Ne rions pas de ces.héros obscurs : ils valent les idoles ofiicielles. Ils savent vaincre d'abord, et puis ensuite mourir pour la patrie, eux. Une noble vie que la leur! Et nous les ignorons, et nos couronnes sont tressées toutes pour les habiles ou les impurs.... — Écoute , me dit le brave tambour après que nous eûmes fait plus ample connaissance, écoute-moi; si tu veux, mon pauvre Triple-Croche, je t'adopte, là! J'étais trois, je serai quatre, voilà tout : toi, moi, Ran-tan-Plan et Mouclie-la- Chaudelle. Accepte et tope donc; ça ne fâchera pas Rar.- tan-Plan; un boa garçon de dogue autrichien, qui me vient en droite ligne de la Kartimilicker, une belle particulière de Vienne; et quant à Mouche-la-Chandelle, sois tranquille de ce côté; s'il miaule et fait le jaloux, on lui coulera dans la
TRIPLE-CROCHE
cervelle que , travaillé en civet , il pourrait très bien faire leffet d'un lièvre-, allons, viens-tu avec nous, réponds, ça te botte-t-il, Triple-Croche, mon mignon?
Oui, certes j il est bien peu d'hommes qui croiraient à me voir tors et gibbeux que je suis et que j'ai toujours été, qui croiraient que j'étais de la retraite de Russie, et qu'en i8i3, de Moskow à Dantzick , j'ai marché sans cesse avec la grande armée. Et telle est la vérité cependant. «Ou mourir ou voir la France , le pays des miens ! » m'étais-je dit, et j'avais suivi de bon cœur Hector Cramponaire et son régiment. Tout le monde m'aimait aux grenadiers de la garde. Il y eut là j tant que dura cette longue déroute à travers les neiges, il y eut toujours, à défaut dé pain, de la viande de cheval pour nourrir, et des chabraques , à défaut d'autres couvertures , pour envelopper Triple-Croche, le pauvre petit Triple-Croche. On le tint, lui, constamment, à l'abri du froid et de la faim qui désolaient toute l'armée. «A l'enfant d'abord!)i Et les mourants eux-mêmes, oui, les mourants se dépouillaient pouT moi. Quels géants , ces soldats de la France. Encore aujourd'hui, je frissonne à Tidée de ce qu'ils accomplirent pour revoir leurs familles et leurs foyers. Pas un reproche ne s'éle- vait du sein des légions impériales contre l'auteur de tant de maux. « Il fallait vaincre à Moskow! Cette victoire m'eût donné le monde! » s'écria-t-il plus tard à Saint-Hélène-, et, par ce mot, s'il déplore Tavortement de son empire universel, il est loin d'avoir regret de ses ambitions personnelles déçues et ne songe point à quel deuil elles soumirent sa patrie adop- tive et l'Europe.
Aux yeux de ses soldats, en i8[2, il était encore invaincu, L'on ne faisait pas remonter jusqu'à lui la responsabilité du désastre; il était toujours « l'idole. » Et pourtant en aban- donnant l'armée aux soins de ses généraux, il avait commis à la fois une lâcheté et une faute. On ne vit plus dès lors la patrie, dont pour quelques-uns il n'était que trop devenu l'image vivante et le palladium. En proie aux affres de la défaite, et songeant à son inévitable déchéance, il oublia qu'il était Tàme de cette grande famille militaire qu'il avait formée, et, quand il eut disparu, la consternation des siens fut semblable à celle qu'éprouvent les adorateurs du soleil lorsque leur astre adoré se
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cache ou s'éclipse; ils marchèrent à tâtons; privés de sa lumière ils ne sentirent plus les rayons vivifiants du Dieu, le froid eut raison d'eux alors; et les plia. Tant qu'on l'avait vu luire dans les neiges,, à la téie des bataillons, on était courageux, on était forts, on était toujours invincibles, il était là; le cosaque n'était rien et le gel peu de chose encore ; mais après, quand les yeux le cherchèrent en vain à tous les bouts de l'horizon et qu'on sut, à n'en plus douter, qu'on ne le reverrait pas éclairer les bataillons en marche et marquer au milieu des canons tonnants et fumants l'heure des charges héroïques et celle de la victoire, alors, oh ! alors, on trébucha comme des aveugles dans le sang, et la neige et la mort. Éteint le soleil, à quoi bon les satellites! Oudinot, Ney, Victor étaient des hommes, mais il était Dieu, lui, Bonaparte. Aussitôt qu'il se fut éclipsé, tout se démoralisa. La grande ermée eut peur et se sentit toute petite. Une résignation farouche emplit le cœur des légionnaires, et chacun d'eux ne comptant plus que sur soi-même, ils perdirent l'espérance, et, la foi leur manquant, ces lions furent vaincus. Et pour la première fois, depuis vingt ans, on vit la France ouverte et 1814 possible.
Une longue traînée de mourants et de morts jalonnait la route que nous suivions depuis Moskow. Si loin que la vue pouvait s'étendre à travers la campagne plate, ensevelie sous la neige, on ne découvrait que cadavres d'hommes et de chevaux gisant pêle-mêle, et fourgons et canons abandonnés. Et le ciel sans horizon était si bas, que les nuées de Kalmouks et de Cosaques, sans cesse à nos trousses, semblaient y galoper debout sur les étriers et la lance au poing. Au loin, parmi mille rumeurs, on entendait hurler les loups. Une statistique que j'ai sous les yeux, enseigne qu'à la fin de l'année 181 2, on en prit, en Russie, d'une taille et d'un poids extraordinaires; cela ne se conçoit que trop : ils s'étaient engraissés de la chair et des entrailles des Francs. Admirables de courage et de lésignation, nos soldats, impassibles, s'amollissaient tout à coup au cri sinis- tre de ces bêtes fauves, et surtout la nuit. A l'entour des feux allumés, que de fois ai-je vu des grenadiers, qui s'étaient cou- chés sur la neige avec la ferme volonté de s'y laisser mourir, se relever en sursaut et fuir, éperdus, en entendant les loups
Il tapait la peau d'âne de ses foin^s bleuis (Page .54).
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accourir par milliers. Oh ! quelles misères et que je me sens inhabile à les rendre! Affamés, gelés, errants, stoïques, cava- liers et piétons, se serrant les uns contre les autres, allaient confondus : ici, des dragons démontés -, au milieu d'eux, un vieil officier à moustaches grises, s'appuyant d'une main sur son bancal, et de Tautre étreignant l'étendard qu'il fallait sauver pour l'honneur du corps ; là, des grognards de la garde, bonnets à poil et cuirassiers, témoins d'Arcole, de Marengo, de Saint- Jean-d'Acre, d'Austerlitz et d'Eylau, qui, pressentant la mort prochaine, évoquaient, tranquilles, avant que de mourir, et les mille batailles qu'ils avaient vues, et leurs aigles victorieuses secouées dans le sang et la mitraille, et les nations culbutées ou broyées en courant; et leurs travaux et toute leur gloire, leur vie entière, depuis le jour où, sans pain et sans souliers, avec Marceau, Saint- Just, Hoche et Kléber, aux chants de la Alar- seillaise et du Ça ira, ils avaient vaincu pour la République et bien mérité de la patrie, jusqu'à celui de leur entrée triomphale à Paris, sous les fleurs et dans les gerbes des feux d'artifices, au bruit éclatant des tambours et des trompettes, aux acclamations formidables et prodigieuses d'un peuple en délire, et sous l'œil impitoyable de César-Dieu : — puis, enfin, en masses épaisses, s'avançaient, en désordre, les fantassins de la ligne; eux, jeunes soldats des dernières levées, eux, qui n'avaient pas vu les grands jours de gioire et de triomphe, les sublimes apothéoses de la Révolution, ils pensaient, eux, à la paix profonde du hameau. Quelques-uns sanglotaient et d'autres pleuraient en silence. Adieu les beaux champs de blé et de maïs, adieu les vastes et verts pâturages; adieu, prairies; adieu, vallons; adieu, montagnes; adieu, forêts! Adieu, belle Provence; adieu, sau- vage Gascogne; adieu, grave Normandie; adieu, blanches Pyrénées; adieu, France; adieu, patrie; adieu, soleil! Us ne reverraient plus leurs campagnes fertiles, ni les boeufs, ni la charrue ! Et l'aïeul qui les avait bénis au départ, et le dernier né de leur mère qu'ils avaient embrassé dans son berceau, et le clocher, et le village, et le toit paternel!.. . Mais ce n'était là qu'un moment de défaillance, et ceux qui survécurent mon- trèrent plus tard l'exemple aux vélites de Bautzen et de Lutzcn, et les derniers d'entre eux, échappés au désastre de Leipsik, finirent à Waterloo, tous ayant à la bouche le mot de
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Cambronne, et le crachant à la face exécrée de V Anglais; le Prussien était encore trop loin.
On allait, on marchait, et les rangs s'éclaircissaient à chaque pas; on ne regardait pas en arrière, on ne relevait plus le mourant. Impossible d'avoir pitié d'autrui quand on est soi-même si misérable!... On allait, on reculait^ on fuyait, et toujours l'étendue^ et toujours l'immensité ! Le froid redoublait et glaçait les membres, et pendant ce temps-là les entrailles criaient de faim, et Ton avait le vertige, et puis on avait sommeil. Est-ce que la mort n'était pas préférable à tant de souffrances, et ne valait-il pas mieux se laisser dormir?... Alors on s'a- bandonnait aux Cosaques, on s'abandonnait aux loups. Oh! quelles scènes! oh! quels tableaux! Humble témoin de cette sombre épopée, j'en puis parler, hélas!
Il me souvient, il me souviendra toujours d'un vieux lancier polonais. Son cheval tombé gelé roide, il voulut, lui, mourir aux pieds de sa béte. 11 s'étendit à terre, collant son visage aux naseaux de son coursier... et tout à coup il bondit sur lui-même et retomba sur ses orteils. Son ami, son compagnon de guerre n'était pas mort-, il avait henni de douleur sous les glaives des hommes affamés qui cherchaient à le dépecer encore vivant. Un combat aussitôt s'engagea. Le chevau-léger polonais suc- comba vite sous le nombre, et, dès qu'il fut abattu, l'on mit le feu à quelques fourgons, et la tâche affreuse à laquelle il avait voulu vainement s'opposer s'accomplit. On dévora le cheval encore palpitant . Ils furent mille à s'assassiner autour de chaque lambeau.
Le 26 novembre 1812, la garde passait la Bérésina, au gué de Studzianka. Commandées par Wittgenstein, Platoff, Chit- chakoff^ les masses russes étaient contenues par Oudinot, Vic- tor, et l'intrépide Ney faisant le coup de feu et chargeant à la baïonnette comme un simple fusilier-, à la Bérésina, comme plus tard au Mont-Saint- Jean, la mort ne voulut pas de lui, prédestiné qu'il était, peut-être, à expier avec Brune, Labé- doyère. Murât et les autres, l'assassinat du duc d'Enghien et tous les sauvages homicides du Corse !
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Debout sur un mamelon^ avec quelques grenadiers expi- rants, vaincu, mais toujours héroïque, Hector Cramponaire battait la charge, et ses mains gelées ne pouvant serrer ni manier les baguettes, il tapait la peau d'âne de ses poings bleuis. Son tambour grondait. Une horde de Cosaques, longtemps intimidée par les bonnets à poil, s'élança sur nous, soudain.
— Ils croient nous faire peur, parce qu'il ne fait pas chaud, dit Hector, prouvons-leur que nous sommes toujours les coqs. Arrange-toi de ton mieux derrière mon dos avec Ran-Tan-Plan et Mouche-la-Chandelle, Triple-Croche, mon ami...
Trois fois les Cosaques furent reçus sur la pointe des baïon- nettes et trois fois ils nous montrèrent le dos. Une dernière fois, leur bande décimée et rompue se reforma tant bien que mal.
— Les hiboux n'en ont pas assez, à ce qu'il paraît; enfant, plumons-les dur à ce coup-ci.
Quoi disant, de ses mains fermées et meurtries, Hector Cram- ponaire frappait toujours et désespérément son tambour.
Une nouvelle colonne ennemie parut, tout entière composée d'Asiatiques : Baskirs, Tartares et Mongols. Elle se rua tout à coup sur nos flancs, tandis que la première, revenant à l'as- saut, nous prenait à la fois en tête et en queue. Nos soldats de granit, vainqueurs en cent batailles, oscillèrent, et moi, sous le choc, je roulai dans la neige, éperdu. Quand je me reconnus, Hector n'était plus à mes côtés -, Ran-Tan-Plan râlait, traversé d'une balle, et Mouche-la-Chandelle, affolé d'effroi, soufflait et miaulait tout hérissé. Je me mis à vagabonder à travers les cadavres : « Ohé! Triple-Croche, fit une voix faible et doulou- reuse, holà, hé, par ici! y Je me retournai. Sa caisse crevée, et son bonnet à poil gisant à ses pieds, son sang coulant rouge sur la neige, je vis le brave Hector Cramponaire, pâle comme le grand linceul sur lequel il était étendu : « Vite, approche, arrive ! » me dit-il. Et moi, je me jetai sur lui de tout mon corps et l'embrassai comme un fou! ! ! « Pauvre Triple -Croche, reprit-il, je n'aurai pas été ton papa bien longtemps ! . . . Embrasse- moi bien; encore! encore ! aïe ! mon fils, prends, sous ma capote, une médaille avec une petite croix. Elles me viennent de Jean- nette la blonde... Allons, petit, du courage!... On t'aidera. Connais-tu Gaspard-Désiré Goron, le vieux Goron des volti- geurs de la garde?... Dis-lui donc de te légitimer... Ah! sang
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Dieu! voilà que je file!. Adieu, Triple-Croche^ adieu!... Pré- sent! » Il expira.
Ce ne fut que le 3 janvier i S 1 3 que les tronçons de la Grande- Armée commencèrent à se rejoindre à Dantzick. A peine en cette ville, j'allai trouver le caporal Goron, et ce rigide grognard m'accepta comme Théritage d'Hector Cramponaire, son ami. De la Béresina à la Vistule, il veilla sur moi avec cette sollici- tude étrange que les vieux soldats, ainsi que les vieilles filles, savent si bien exercer. Il morigénait toujours, mais il était si bon! Hélas! blessé à Malo-Jaroslavetz, sa blessure, irritée par le froid, la fatigue et l'incurie, avait pris un caractère si grave que l'amputation de sa jambe gauche fut bientôt jugée néces- saire ; il y consentit et succomba. J'avais alors douze ans.
Orphelin à nouveau, désolé, seul au monde et tout contrefait, inspirant plus de répulsion que de pitié, qu'allais-je devenir et que me réservait encore le sort? Un saltimbanque que je ren- contrai sur une place publique de Dantzick, devant l'Arthur- Hof, me proposa de m'enrôler dans sa troupe. « Écoute, si tu viens avec moi, me dit-il, je te ferai teindre en noir et je te montrerai dans les villages en te faisant passer pour un roi du Congo. »
Pleurant à chaudes larmes, je suivis ce bateleur forain, qui, m'ayant exploité pendant cinq à six ans, m'abandonna certain jour, non loin de la ville où il m'avait ramassé. Ce fut alors que le savant M. Monge, voyageant en Allemagne, me recueillit sur une route forestière où j'agonisais, et m'emmena en France où, grâce à lui, je reçus une éducation qui me vaudra l'honneur de mourir immortel.... c'est-à-dire académicien.
La Française, mars i8ô3.
LE NOMMÉ QOU^L
Une belle nuit, on le surprit à Meudon^ dans un enclos dont il avait franchi réchalier de pierre.
Accroupi, pensif, au milieu de l'herbe, il avait les yeux braqués sur une maison patricienne, à l'intérieur de laquelle on voyait, au premier étage^ par les fenêtres entr'ouvertes, une lampe allumée, posée sur une crédence, et l'ombre grêle d'une femme allant et venant dans les diverses pièces d'un vaste et riche appartement.
— Ohé! l'homme, que fais-tu là?
Pour unique réponse, il montra dents et griffes aux interpel- lants, les gardes-voyers, et s'élança sur eux, agile et vif comme un jaguar ;
— Espèces de punaises, s'écriait-il en les meurtrissant, à la Seine ! à la Seine !
LE NOMMÉ QOU.EL 87
On parvint toutefois, après une sanglante rixe, à se rendre maître de lui. Terrassé, lié de branches d'arbre, on l'emporta. Le lendemain soir, il couchait à Mazas. On instruisit aussitôt son procès_, et l'affaire vint vite au rôle. Au tribunal, il fut non moins impassible et non moins silencieux qu'il l'avait été devant le juge d'instruction.
— N, i, ni, c'est fini, fit-il en se secouant dans ses haillons, quand on lui dit de se lever et d'écouter debout le prononcé du jugement.
Très dédaigneux, il regarda les juges en face et leur rit au nez en s'entendant condamner par eux et pour vagabondage à quatre mois et demi de prison.
— Ne suis ni toiirbier (vagabondj ni fil-de-soie (voleur), s'écria-t-il en sortant de l'audience; et puis...
11 n'acheva point et fit un geste équivoque en saluant l'audi- toire.
Extrait du dépôt de la préfecture de police, il monta, vingt- quatre heures après sa condamnation, dans une des voitures cellulaires affectées au transport des condamnés, et fut trans- féré^ lui troisième, à Sainte-Pélagie. Aussitôt qu'il y eut mis pied à terre, il fut conduit, avec ses compagnons de route, au greffe de la maison correctionnelle et, comme eux, immédiatement interrogé par le greffier qui rédige les inscriptions d'écrou.
— Votre nom? 11 répondit :
— Qouœl.
— Votre âge?
Il hocha plusieurs fois la tête en signe d'ignorance , — Votre état?
— Hein ?
— On vous demande qu'elle est votre profession?
— Ah!... j'y suis : Sans le sou.
— Votre lieu de naissance?
— Par ci, par là.
— Votre domicile ?
— Partout.
— Les nom et prénoms de votre père?
— Adam, tout court.
— De votre mère ?
88 LES VA-NU-PIEDS
— Eve tout au long.
— A combien de mois de prison êtes-vous condamné?
— Farceur!. .. il veut tout savoir, celui-là, tout !... A quatre mois et demi.
— Soyez poli, drôle.
— Oui, sire.
• — Pourquoi avez-vous été condamné? Pourquoi?
— V'ià : vagabondage, ils ont dit les juges, ces paiitresf...
— Assez !
Il resta béant.
On le poussa sous la toise.
— Est-ce qu'il faut quitter ses bottes? fit-il en regardant ses pieds sans chaussures.
— Animal, tais-toi donc!
On le toisa brutalement. Il avait juste la taille de soldat : un mètre cinquante-six centimètres.
— Achetez des gants, s. v. p., murmura-t-il encore sous le niveau.
— Tire-toi de là ; va-t'en.
— Où?
— Là, dans ce coin.
On lui montrait une banquette de chêne scellée à l'angle d'un mur.
— Un vrai trône, dit-il en s'asscyant. Assis, il se tint coi.
Puis il songea.
Sa figure s'était un peu contractée, il respirait avec elibrt, et de nombreuses gouttes de sueur perlaient à son front. Où se trouvait-il? il paraissait l'avoir absolument oublié. Tout le temps que dura l'interrogatoire de ses treize compagnons, il ne fit pas un seul geste d'impatience ou d'ennui, mais il se rongeait parfois les ongles, et jusqu'au sang.
— En route ! ordonna tout à coup la voix despotique d'un gardien; eh! le gosse, lève-toi!
Qousel se remit incontinent sur pied et marcha sans souffler mot...
On conduisit alors les condamnés au vestiaire, et là, Qouaal, ainsi que les autres, ayant été obligé de revêtir le costume pénal, qui se compose d'une veste et d'un pantalon de drap gris en
LE NOMMÉ QOU.EL
«9
!1 faisait tache dans ce préau sordide (Page 92).
hiver, de toile blanche en été (l'on touchait aux derniers jours du mois d'août\ on consigna sur un registre ad hoc la nature des vêtements dépouillés, et l'on fit ensuite une liste énumérative
go LES VA- NU -PIEDS
des divers objets appartenant à chacun des treize nouveaux arrivants.
Une pièce blanche de quatre sous, un couteau de Chàtelle- rauh à manche de corne, un nœud de rubans verts et roses^ un élégant petit livre de messe à fermoir de vermeil et doré sur tranche, telles furent les singulières chosettes, étonnées d'être ensemble, que l'on trouva dans les poches de Qouœl. Lors de son arrestation, hors de la ville et même à Mazas, il avait su les soustraire sans doute aux recherches des agents. Sans diffi- cultés aucunes, on lui abandonna la pièce de vingt centimes, mais on lui prit tout le reste. Affligé^ fort allîigé de cette dé- possession, il supplia très instamment, ayant de grosses larmes aux yeux et les mains jointes, l'un des inquisiteurs de lui laisser au moins le « petit bout de soie » .
On ne daigna pas répondre à sa supplique, si fervente pour- tant...
Habillé de fil de pied en cap, visité des cheveux aux orteils, ayant enfin été soumis à toutes les disciplines qui précèdent l'incarcération, il entra, avec on ne sait quelle gracieuse crânerie toute naturelle, dans la cour de la Dette, où les détenus de son âge et de sa condition l'aGCUeillirent par trois hurrahs successifs, ainsi qu'ils ont accoutumé de faire à l'apparition de tout nou- veau venu .
Qouœl n'eut pas l'air d'entendre, et peut être, en ellet, n'en- tendit-il pas ce bruyant salut .
Tout à fait préoccupé, la tète basse, les mains derrière le dos, il alla s'asseoir sur l'un des quatre longs bancs de bois dont sont garnis, en toute leur étendue, les quatre murs en regard du préau; puis, d'un œil distrait en apparence, il considéra les quel- ques arbres rabougris et chauves qui parsèment cette cour fétide et mal pavée, et, de la cime des maigres tilleuls, il passa, par une transition assez logique, à l'examen de l'étroite et longue terrasse qui couronne les murailles rectangulaires, et domine les divers promenoirs, ainsi que le mur de ronde de la prison. Hautes de soixante pieds au moins, ces murailles, quoique perforées sur la cour d'une foule de fenêtres à barreaux de fer, semblent absolument inaccessibles. Or, en admettant que, de ce côté, par un prodige d'audace et d'agilité, l'on pût, trom- pant tous les espions, avec des engins d'escalade, y gravir.
LE NO.AIMÉ QOU.EL 9,
comment, après avoir pris pied à leur crête, en redescendre du côté du chemin de ronde, aveugles qu'elles y sont et recouvertes de haut en bas et dans tout leur circuit, d'un ciment dur etpoli comme le marbre?
« Y a pas mèche I Antalô, Guguste Antalù, qu'avait du nerf, y a péri l'an passé. »...
Deux ou trois grognements sourds et on ne sait quelle fauve lueur dans les yeux, ce fut à cette réflexion intempestive d'un détenu toute la réponse du nouveau ; ceux qui Tentouraient reculèrent.
Trapu, bien pris, un peu large d'épaules et très délicat des extrémités, avec cela fort pâle, un œil, des dents et le poil d'un loup, Qouœl avait une physionomie intelligente et sauvage à la fois, on ne peut plus frappante. On lui eût donné plus de vingt ans, il n'en avait pas encore dix-sept. Tout en lui respirait le courage et la volonté. Ses lèvres vermeilles étaient riches de sang et ses prunelles inquiètes ardaient, roulant du feu. Les novices du préau lui trouvaient un air malin, et les vieux routiers de l'endroit disaient en détaillant sa bonne mine : « Il est rup comme un bâtard, x
On l'aborda :
— D'où viens- tu?
— Que fais-tu?
— Comment t'appelles-tu?
— Vas-tu rester ici beaucoup de temps?
— Y viens-tu pour la première fois?
Il fut très bref en ses réponses et parvint à satisfaire les cu- rieux, sans cependant leur dire grand'chose. On avait voulu lui tirer les vers du nez ; ce fut lui qui fît parler les autres. " Il fallait se défier d'un tel surveillant. Tel détenu n'était qu'une mouche et tel autre qu'un mouton. Avec un peu depoignon^ on pouvait encore boulotter à Sainte-Pélagie. Il n'était pas impos- sible de faire venir du dehors le fruit défendu : biscuits, an- douilles ou bleu l... »
C'était bon, très bon à savoir, tout cela!
Qouoel écoutait de toutes ses oreilles. . . Il avait appris déjà beaucoup d'autres choses utiles à connaître lorsque, la cloche du préau sonnant sept heures, un grand tumulte se produisit parmi les détenus. L'heure de se coucher était venue. Il faisait
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presque nuit. On alla lentement, à tâtons, dans une sorte d'étroit boyau servant de corridor et de loin en loin éclairé, tant bien que malj par de grosses et sales lanternes appendues à des murailles nues et froides, qui pleuraient on ne sait quelles gluantes larmes. Au bas d'un vieil escalier à rampes de fer, dont les balustrades étaient rompues, on se mit deux à deux, et l'on en monta, sous Tœil d'un gardien, les marches de chêne qui cédaient et gei- gnaient sous le poids.
Huitième, il entra, lui Qouœl, dans une geôle du troisième étage, assez basse et dont les murs jaunes d'ocre et noirs (pour- quoi ces couleurs autrichiennes?) avaient étérécemmentenduits d'une épaisse couche de colle. On étouffait là. L'air vicié n'y parvenait que par une seule fenêtre étroitement grillée. Un affreux suint tombait du plafond sur le carreau. Pour tout ameu- blement huit lits se touchant presque, alignés côte à côte. Au milieu de la pièce un seau.
De même que les autres, en même temps que les autres, QoucÇl se coucha.
Bien qu'il ne fût ni superstitieux ni poltron, il avait eu peur en entendant grincer les énormes verroux dont sont garnies les portes de toutes les geôles, et tremblé quand on tira ceux de la sienne sur lui. Pourquoi cette crainte? 11 avait simplement pensé ceci : « Que le feu prenne dans l'une des mille pièces de la prison; avant que les soldats qui font sentinelle, la nuit, sur la terrasse, aient appelé les gardiens et que les gardiens soient ve- nus à l'appel, il est sûr que l'incendie, alimenté par les colles inflammables dont sont enduits tous les murs, aura dévoré tout un étage du bâtiment, et que bien des prisonniers auront péri sous les verroux et derrière les barreaux. « Une telle réflexion avait, à la vérité, quelque raison d'être et serait sans doute venue à plus d'un. Il avait, d'ailleurs, lui, Qouœl, une foule d'excellents motifs pour tenir à la vie; aussi, très alarmé, ne dormit-il cette nuit-là que d'un œil et sur une seule oreille.
A l'aube, il rit de ses terreurs et se leva. Le premier coup de cloche le trouva debout et vêtu. Nouveau venu, la corvée lui incombait. Aussitôt il se mit à l'ignoble besogne, sans faire le récalcitrant. Trois ou quatre coups d'œil à l'adresse de quelques railleurs suffirent à le faire respecter en tout et de tous.
Or donc, il opéra sans gêne.
LE NOMMÉ QOU.EL
A cet outrage infâme, Qouael éclata (Page g5).
Après la corvée^ il descendit avec ses compagnons de geôle dans la cour, et, toute la journée, il étudia très attentivement les êtres de la maison. Entre neuf et dix heures du matin, et le soir, à quatre heures et demie, il répondit, ainsi que tout le monde, à l'appel nominal, et reçut, après cette formalité quotidienne, dans sa gamelle, la soupe (mouise) et les légumes (vestiges) qui constituent, sauf le dimanche et le jeudi, jours de liesse où Ton a droit aux vivres gras (soupe de viande et bouilli de bœuf), la pitance ordinaire et malsaine du détenu .
Si robustes soient-ils, les hommes, à ce régime-là, meurent comme des mouches, en temps d'épidémie. Heureusement le choléra ne fauche pas tout le long de l'an, et le scorbut ne tra- vaille que rhiver.
« Rester un mois ici! j'aimerais mieux m'y laisser tout de suite crever de faim, » murmura Qousel en envoyant à droite, à gauche, en bas, en haut, de tous côtés, ses yeux de lynx.
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En somme, il ne lui avait fallu que quarante-huit heures d'é- tude pour bien connaître tout son monde et se mettre au courant de tout. Après ce laps de temps, il en sut assez sur les portes et fenêtres du lieu pour songer à se bâtir un plan. Il y pensa dès lors. On ne tarda pas à le voir se parler à lui-même et marcher seul à grands pas dans la cour. Absorbé dans ses songeries, il se frappait parfois le front, tout en marchant, et parfois s'arrêtait tout à coup et devenait affreusement pâle. Enfin, il se rasséréna, fit quelques risettes aux gardiens et de- manda du travail. On lui répondit :
— Ta conduite est bonne jusqu'ici; continue à bien faire et Ton te donnera de la besogne. Une semaine s'écoula. Qoua'l avait été sage comme une image. 11 fut remarqué.
Le fait est qu'il faisait tache dans ce préau sordide où grouillaient pêle-mêle toutes sortes de vermines. Il y en avait de tout âge et de toute beauté. Là, c'étaient de vieux récidi- vistes, les uns en barbe et cheveux blancs, les autres, chauves comme des genoux, qui proféraient, en quel langage, bon Dieu! les gloires du bagne et du bouis-bouis. Ici, des adolescents encore impubères et déjà tout emplis d'hydrargyre. Ils repro- duisaient tous, ou presque tous, ces êtres-là, le type de quelque animal : celui-ci tenait du fourmilier, celui-là du porc ; certains avaient la gueule écrasée et camuse du boule-dogue. On retrou- vait aussi, dans ce cul-de-sac ord et paludéen, toute la famille des carnassiers : hyène, vautour, épervier et chacal. Les reptiles, d'autre part, abondaient. Tout ce qui bave et rampe, et ne regarde pas et n'attaque pas en face, était là. Sur toutes ces têtes patibulaires, au milieu d'une buée épaisse et grasse, exhalant on ne sait quelles senteurs de tabagie et d'égout, on croyait voir parfois, à travers le brouillard moins dense, se balancer et luire quelque chose d'informe et d'affreux comme le couteau trian- gulaire de la guillotine.
Entre toutes ces figures, pas une de noble en même temps que terrible, pas un lion; un seul tigre, un seul : Qoua.^11
L'entourage, en vérité, le rendait superbe. Il semblait ravonner sur un monceau d'ordures.
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En lui seul il y avait encore un peu de soleil. La première vacance aux ateliers lui avait donc été piromise. On la lui donna. Admis à la teinturerie, il fut employé au coloriage des abat-jour de lampe et des écrans : à ce labeur forcené, douze heures pleines de travail par jour, il gagnait de quarante à cinquante centimes. Sur ces dix sous de salaire quotidien, une moitié revenait de droit à l'administration de Sainte-Pélagie, un quart allait à la masse, et l'autre quart, enfin, était abandonné généreusement au détenu. Celui-ci avait donc travaillé douze grandes heures pour toucher quoi? de deux à trois sous, c'est-à-dire un peu plus de douze centime?, à peine de quoi se payer une pauvre petite gaubette (verre de vin). Honneur à la spéculation reine de l'Univers! Elle vole même le voleur.
Or, Qouœl travaillait sans se plaindre du matin au soir. Aux heures de repas, qui sont aussi celles de récréation, il fuyait avec un égal empressement les filous et les cyniques. Ses promenades et ses conversations avaient lieu le plus souvent avec un vieux braconnier^ homme très honnête au demeurant, mais amoureux obstiné de la liberté de la chasse et de la pèche. On l'appelait, peut-être à cause de cela, le père VEndurci. Tout le monde le chérissait. Il avait jadis rencontré dans les prisons de la Seine les pères des petits. En trente ans de sa vie, il avait, à diverses reprises, fait au moins une quinzaine d'années de prison, et toujours pour délit de même nature : braconnage. « On meurt comme on a vécu, disait-il quelquefois avec une douce résignation-, ainsi moi, je mourrai prisonnier, ou dans les bois, en plein air. » 11 connaissait, aflirmait-on, les Madelonnettes sur le bout du doigt, et tout ce qui s'était passé d'important à Sainte-Pélagie depuis la Restauration, il le savait. Avant i83o, il avait vu, de ses yeux vu, quelqu'un d'illustre planter le petit saule qui se trouve encore aujourd'hui dans le préau de la Dette, auprès de la fontaine, et plus tard, à cette même époque, il avait bu, trinqué, chanté Lisette et le Dieu des bonnes gens avec ce quelqu'un qui n'aimait ni les calotins ni les rois. Un jour même il avait, dans la grande geôle du troi- sième étage, la seule geôle aux barreaux de fer ronds, la seule ayant une telle clôture, il avait servi de secrétaire à l'ennemi des lys, à l'ami du peuple, du vin et des belles, à Béranger!
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En somme, ainsi qu'on voit, il avait sa légende , le père l'Endurci.
S'il aimait beaucoup QoUccl, celui-ci, de son côté, le lui rendait bien. Ils étaient toujours ensemble dans le préau, ayant l'air de se parler confidentiellement. A peine s'approchait-on d'eux, silence. On trouva bientôt très étrange une telle amitié. Que pouvaient-ils se dire en cachette tous les jours, le vieux et le jeune? On jasa. L'un des détenus, espèce de verrat à face humaine, osa, lui, crier plus fort que les autres, et, dans une circonstance, il traita corain populo Qouœl de traînée, de vieille gaupe; ensuite il fit entendre l'obscène : ]^u ! oh! pu!... la plus sanglante injure en usage dans les prisons de la Seine pour désigner et flétrir ceux qui s'abandonnent avec complaisance à la plus honteuse des promiscuités. A cet outrage infâme, Qoucel éclata. Soudain on vit en pleine cour un combat au dernier sang, un duel sans merci. L'insulteur fut châtié. Qoua;l l'eût même tué, sans l'intervention opportune des gardiens, qui l'arrachèrent tout balafré, tout meurtri de ses mains venge- resses... A Linéique chose malheur est bon ! Encore hérissés et tout sanglants,, Qouœl et son ad^'ersaire furent mandés dans le cabinet directorial. On les y conduisit.
Us en ressortirent l'un et l'auU'e, au bout d'un quart d'heure, inégalement satisfaits : celui-ci grognait en se rendant aux jnitcs (au cachot); celui-là, Qouii;l, avait beaucoup de peine à contenir sa joie : il venait d'être nommé par qui de droit auxiliaire de la pistolc.
Après avoir appris cette bonne nou\ellc à son ami le bra- connier, Qouœl lui dit à l'oreille :
— On va pouvoir manœuvrer à présent! Et puis il ajouta :
— Tu me disais avant-hier que le troisième du côté gauche, au n" 28, est scié par le haut et qu'il n'y a qu'à le tirer un peu fort...
— Oui.
— Bon! on tirera!
Sur ce, Qouiel alla rôder en haut, au }M'emier étage, chez messieurs les pisloliers.
Les nouvelles fonctions dont il était investi, celles d'auxi- liaire de la pistole, consistent à faire le ht, le ménage de certains
Après la troisième sommation, ils liront tcu (Pai;c iuij.
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détenus privilégiés que les gens du préau nomment rupins, car ils ont la bourse assez garnie pour acheter les faveurs que l'on vend en tous lieux en ce monde, au bagne comme à l'église, à la ville comme à la cour.
Auxiliaire, Qouœl avait, comme les pistoliers, la faculté de circuler à son aise et durant tout le jour, dans les bâtiments de la Dette, et de rester au premier étage jusqu'à la nuit; à la nuit, avec les autres auxiliaires, ses collègues, il aidait les guichetiers à verrouiller les portes, et, cela fait, tous les détenus étant sous clef, il allait lui-même se coucher au troisième, dans une geôle exclusivement réservée aux hommes de service, que l'on ferme le soir après toutes les autres, et que, le matin, on ouvre la première de toutes.
Un tel régime était, comparativement à celui que l'on fait subir au commun des prisonniers, d'autant plus doux que tous ceux de la pistole, y compris les auxiliaires eux-mêmes, avaient droit à deux rations de vin par jour, et droit, bien entendu toujours en payant, hormis l'eau-de-vie, à toutes sortes de gourmandises, qu'elles vinssent du dehors en passant par les mains d'un commissionnaire, ou qu'elles fussent achetées sous les yeux d'un surveillant, au guichet même de la cantine. A dire vrai, ce n'était point toutes ces allégeances-là que Qoua;), lui, prisait le plus. .Sobre et rude, il ne boudait jamais devant aucune crèche et savait dormir sur toiites les litières. Avant tout et surtout il était heureux de pouvoir errer et penser en liberté, sans témoins, dans les corridors étroits et semés de meurtrières de la Dette. 11 y pouvait parler, y dire tout ce qu'il voulait en besognant; il y pouvait agir! Au moins, là, personne ne l'espion- nait; il n'entendait pas bourdonner autour de ses oreilles les mouches, les horribles mouches, et pour lui c'était momentané- ment l'essentiel. Les pistoliers, gens de mœurs assez paisibles la plupart, ne criaient pas, ne disputaient point. Tranquille comme eux et serviable, il sut se faire aimer même de ceux que le séjour de la prison avait profondément aigris, et se rendre en quelque sorte utile à tous. Un d'entre eux fut toutefois choyé par lui d'une façon toute spéciale. Il occupait, ce détenu, la geôle ou chambre n" 28, plongeant, non pas sur la cour, ainsi que le plus grand nombre des autres chambres, mais sur le mur de ronde lui-mcmc, si peu élevé là qu'un chêne voisin,
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appartenant à une propriété attenante, le couvrait à demi de sa ramure. En outre, en montant sur une chaise, on voyait très bien, de l'intérieur de la chambre n° 28, à travers les barreaux de la fenêtre et par-dessus la muraille circulaire de la prison, un magnifique jardin semé de haies et d'arbustes, où rama- geaient tous ensemble un monde d'oiseaux. Au delà du jardin, il devait y avoir un boulevard, et de l'autre côté de ce boulevard la gare d'Orléans; on entendait très bien, du fond de la prison de Sainte- Pélagie, hurler et mugir les locomotives.
Il ne s'était pas mépris, le vieux braconnier! On avait bien raison de dire qu'il avait compté tous les trous de Sainte-Pélagie et qu'il les connaisssait autant et mieux que ceux de sa poche. Un ou deux jours après être entré en fonctions, Qouccl avait, en effet, reconnu que l'un des barreaux de fer garnissant la baie de la fenêtre du n° 28 avait, à l'une des deux extrémités, une cas- sure, et qu'il suffirait de quelques efforts pour le briser ou le desceller.
On pouvait donc s'évader par là.
Qouael respirait enfin!
11 s'agissait, toutefois, de se montrer prudent et de bien combiner son coup. Une aventure de ce genre offrait des périls, et la risquer était certes jouer gros jeu : « Trois ans de prison et peut-être encore aussi de la casse avec. Oui, mais quoi qu'il en pût advenir^ à l'œuvre, en avant ! » A tout prLx il fallait d'abord qu'il sortît de Sainte-Pélagie; ensuite, une fois sorti, Qoucel avait, ma foi, bien autre chose à faire.
Un homme qui part sans avoir pris ses précautions s'e.xpose le plus souvent à rester en route.
Or, du calme et de l'œil.
A quelle heure de la journée et quel jour de la semaine agir? Une telle question ne laissait point que d'être fort difficile à ré- soudre. On pouvait, à la rigueur, s'échapper de prison un di- manche aussi bien qu'un jeudi; mais il était moins commode de déterminer le moment le plus propice à l'évasion. Nul moyen, d'ailleurs, de la tenter sans danger. Outre que, en tout temps, il y a, nuit et jour, hiver comme été, des sentinelles disséminées dans le chemin de ronde, au pourtour de la prison, un soldat d'infanterie de ligne arrive, arme au bras, sur la terrasse, tous les soirs^ au coucher dU soleil . Après une assez longue faction
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en plein air, la sentinelle est remplacée par une autre et celle-ci de même : ainsi de suite et pareillement jusqu'à l'aurore. Utile remarque ! A l'aube, les fusiliers abandonnent la terrasse et n'y reparaissent que quelques minutes avant la tombée de la nuit. Or, il y avait donc lieu, selon Qouael, les circonstances étant ainsi, d'opérer, de deux choses l'une, ou le matin, au petit jour, ou bien encore le soir, à la brune. A ces difîerentes heures de la journée, il semblait qu'il y eût un peu moins à craindre qu'à tout autre instant. En effet, à ces moments-là, la sentinelle s'est déjà retirée de la terrasse ou n'y a pas encore paru. Quant à celui des factionnaires placés dans le chemin de ronde et pouvant avoir vue sur la fenêtre du n° 28, il en était trop éloigné pour bien apercevoir un homme dans la lumière indécise du crépus- cule -, en tout cas, il n'eût pas eu le temps d'accourir et de s'op- poser à l'escalade de ce mur mitoyen qui séparait le jardin privé de la maison de Sainte-Pélagie.
Impassible et circonspect, ayant enfin pesé le pour comme le contre et fait tous ses préparatifs, Qouivl, un beau soir, descendit à la cour, après la gaubette. En quatre mots, il eut mis au courant de ses projets son intime, le vieux braconnier.
— Un jour pluvieux eût peut-être mieux valu, .fit celui-ci très inquiet; tiens! regarde le ciel : il brûle, il flambe; le soleil est partout !
— Tant pis, on m'attend.
— Alors, bonne chance, mignon !
— Une dernière poignée de main, en cas de malheur, père l'Endurci.
Sur ces paroles, échangées à la hâte derrière la porte du Triple-Allume (le chaufîoir), ils se serrèrent la mam, et puis, s'étant embrassés, ils se quittèrent très émus tous les deux.
Sept heures sonnaient à l'horloge de la Cour de la Préfec- ture.
Il fallait agir.
Encore quelques minutes, et les détenus, pistoliers qX forains, allaient rentrer chacun chez soi.
Qouœl remonta vite à la pistole, et, sans perdre une seconde, il agit.
Tout alla bien d'abord.
Anrès avoir descellé le barreau de la fenêtre du n" 28, Qou;ï1
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descendit, à l'aide d'un drap de lit, tressé comme une corde et ne paraissant pas plus gros qu'un câble ordinaire, dans le chemin de ronde ; ensuite il escalada, s'aidant toujours du drap à l'un des bouts duquel était assujettie une pelle à feu tordue en guise de crochet, le mur mitoyen qui, sans une circonstance fortuite, eût été lui-même heureusement franchi.
Mais il y avait du monde de l'autre côté de ce mur, et Qouœl fut obligé d'attendre, à cahfourchon sur la crête de la muraille et tapi dans les branchages du chêne qui la surplombe, que le jardin eût été évacué.
Sur ces entrefaites, une sentinelle advint là-haut, sur la ter- rasse de la prison. Il n'était pas tout à fait nuit. On y voyait beaucoup encore. Il n'avait pas eu tort de prétendre, le bra- connier, qu'un jour pluvieux eût mieux valu. De tous les murs, blanchis à la chaux, du bâtiment, encore tièdes des feux du couchant, émanait une sorte de réverbération solaire qui montrait en bosse toutes les choses d'alentour, et surtout le feuillage aux reflets métalliques du chêne, dont les branches agitées attirèrent tout à coup l'œil de la sentinelle apparue au- dessus des toits. Elle crut d'abord apercevoir, et bientôt après elle aperçut effectivement, dans la pénombre et parmi les ra- mures de l'arbre, un pied, des mains, une tète, des bras, tout un corps d'homme qui remuait.
^(. Halte-lâ! qui vive?»
A cette injonction, accourut le factionnaire qui, placé dans le chemin de ronde, n'avait encore rien vu, lui. « Qui vive? Halte-lâ! » répétèrent encore les deux hommes de garde, celui-ci d'en bas, celui-là d'en haut. On ne leur répondit point. Ils mirent en joue; après la troisième sommation, ils firent feu. Qouael, atteint d'une balle à la hanche droite, dégringola du haut du chêne et tomba dans le jardin attenant à la prison, sur la pelouse duquel, une demi-heure plus tard, les gardiens de Sainte -Pélagie, accourus, le ramassèrent tout sanglant. On le transporta sur-le-champ â l'infirmerie de la maison de force. Interrogé là de toutes parts et de toutes manières, il se borna simplement à répondre : « Anior! anior! » ce qui, traduit de la langue verte en français, signifie : « Inutile de me questionner, je ne sais rien et ne veux rien savoir! » Enfin, on le pansa. Fort profonde, sa blessure offrait une certaine gravité. Les chairs de
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sa hanche droite avaient été cruellement labourées par la halle qui Tavait atteint, et la halle était encore dans la plaie. Avant tout^ on dut l'en extraire. 11 supporta l'opération sans sour- ciller et sans dire « aïe ! » Une fois opéré_, se tournant vers le chirurgien, rouge de sang :
— En ai-je pour longtemps? demanda-t-il anxieux.
On lui répondit qu'il ne devait pas s'attendre à marcher avant un grand mois. A cette réponse, il pâlit, et lui qui, sans mot dire, avait supporté le choc du plomb et le tranchant du bis- touri, ne put alors retenir ses larmes, et pleura comme un enfant qu'il était encore, par l'âge tout au moins.
11 pleura longtemps.
Enfin il s'assoupit.
Tandis qu'il sommeillait, transpirant à grosses gouttes, on délibérait sur son sort dans le cabinet du directeur. Après mille et mille tergiversations, il fut enfin décidé, par qui de droit, que le blessé ne serait pas évacué dans un hôpital de la ville, et qu'il serait soigné, jusqu'à complet rétablissement, à l'infir- merie de la maison. On en était là, lorsqu'un garde-malade arriva, qui fît son rapport en un mot : « Très agité, Qouael avait une fièvre de cheval et délirait. »
Il délira bien davantage le lendemain , et de plus en plus, pendant trois jours entiers et trois nuits entières.
« Estelle! criait-il parfois et de toutes ses forces, Estelle! Estelle! »
A l'aube, un beeu matin, il essaya de s'asseoir sur son séant et de passer ses culottes. Il fallut trois hommes pour le retenir dans son lit. Hagard, furieux, inconscient, il rugissait, il écu- mait, il ruait, il mordait. On dut lui mettre la camisole de force. Un infirmier, espèce de garde-chiourme, osa proposer de lui « coller un bâillon sur la gueule, i On n'en fit rien, heureuse- ment, et l'on continua comme devant à recueillir les paroles incompréhensibles que, dans son effrayant délire, il vociférait sans cesse ; entre autres celles-ci :
« Pas un croûton à s'appliquer sous la dent depuis trois jours!... Avec cela, crevé de sommeil!... 11 fait un froid de chien!... Notre-Dame passe et me voit allongé comme un ver à ses pieds, sur les marches de l'église... »
Et puis ensuite :
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« Ah! quelle tête elle a, quelle tête!... Une tête avec des yeux longs comme le pouce^ et bleus... aussi bleus que les yeux des princesses qui sont dans les tableaux argentés et dorés que Ton voit au Louvre; une tête enlevée, antique, finie, quoi! La vieille qui l'accompagne a beau lui dire et lui répéter : Arrive ! elle, Estelle, elle n'entend rien; elle a du cœur, elle est grandiose ; elle me donne la petite pièce, et puis, crac ! elle part en disant : O le pauvre petit! »
Et Qouael bondissait sur sa couche et disait encore ceci :
« Tiens ! le fafio de velours et le paroissien tombent de son
manchon! Ils sont là, je les ramasse, je les garde... Oh! non
pas pour la valeur, oh! non!... »
Et puis enfin il jetait souvent et de toutes ses forces ce cri : « Je me Taime, moi ! je me l'aime! oh ! je me l'aime! »
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Une crise épouvantable, pendant laquelle il appelait toujours « Estelle^ son Estelle, » faillit l'emporter. Il resta plus de vingt- quatre heures aussi roide qu'une barre de fer et blême comme de la cire. On le crut mort. Tout à coup il décloua les dents et rouvrit les yeux-, un peu de sang remonta lentement à ses joues décolorées, il reprit connaissance, et, fort surpris de se voir alité et dans l'infirmerie, il poussa deux grands soupirs : il échappait au tétanoSj il s'arrachait à la mort; il vivait, ressuscité.
ft Quoi! fit-il en se secouant comme une bête captive dans les liens qui l'enveloppaient, on avait donc peur de moi'?... »
Puis, montrant sa jambe invalide munie d'un lourd appareil, il ajouta :
— Les lâches! me ficeler ainsi! Comme si l'on pouvait filer avec ça... sacrés coïons! I donc, hue!
Et, gouailleur, il râla ce monosyllabe guttural et bref que les gamins de Paris écrivent à la sanguine ou bien au charbon sur les murs de la voie publique et décochent à tout méchant ou sot individu
Les gardes-malades lui commandèrent de se taire-, il leur fit un pan de nez, ensuite il leur montra la Méduse et le grand mât.
Il était sauvé.
Dès ce jour, il alla de mieux en mieux, et, trois longues semaines durant, rien ne vint troubler sa convalescence. 11 paraissait résigné. Le médecin de la maison, qui semblait lui porter un très grand intérêt, l'encourageait souvent par de bonnes paroles.
— Encore un peu de patience, lui dit-il un soir, encore un peu de patience, et bientôt tu marcheras aussi bien que moi; ça te va-t-il?
A cela, Qouœl, qui regardait attentivement une gravure de modes égarée, on ne sait comme, au beau milieu d'un volume du Magasin pittoresque appartenant à la bibliothèque de Sainte-Pélagie, Qoua'l ne répondit rien, absolument rien, tout d'abord -, mais, un moment après, ses lèvres tremblèrent, toutes blanches :
— Et dire, s'écria-t-il en frappant de son poing fermé l'es- tampe étalée sur le livre, et dire qu'il y en a d'aussi jolies que ça qui sont en chair et en os : j'en ai vu !...
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Le docteur, à ces mots, se pencha sur le volume grand ouvert.
Alors Qousel rougit ainsi qu'une jeune fille amoureuse à qui son secret vient d'être ravi Rouge comme une guigne, il voulut fermer le Magasin pittoresque. 11 ne le ferma pas assez vite. Entre les grandes pages du tome, le docteur avait eu le temps de voir la gravure, représentant un groupe de femmes vêtues selon le goût de 1860 et se regardant avec amour dans des glaces.
— Eh bien, dit-il en riant, quelle est celle qui te plaît le mieux de toutes celles que voilà?
De rouge, Qoutel devint cramoisi-, puis il balbutia, confus et farouche :
— Hein!... Est-ce que c'est des femelles pour moi, ça?
Si brutale qu'eût été celte réponse, elle n'avait qu'imparfaite- ment déguisé cependant l'émotion à laquelle il était en proie. Un bon médecin sait ordinairement lire jusque dans les âmes : celui de Sainte-Pélagie avait les yeux assez fins pour cela. Le geste, les paroles, l'attitude, la physionomie de Qouœl le frap- pèrent on ne peut plus. 11 s'enquit aussitôt des antécédents de son blessé. Que pouvait-on lui dire à cet égard? On ne connais- sait ni l'origine, ni l'âge, ni le Heu de naissance, ni la famille du jeune détenu. Surpris la nuit dans une propriété privée, dont il avait franchi la clôture, il avait été arrêté, incarcéré, jugé et condamné pour vagabondage. On n'avait jamais pu savoir au juste quel avait été son dernier domicile, ni s'il en avait jamais eu.
De tels renseignements si succincts, au lieu d'abattre la curio- sité du docteur, l'excitèrent, au contraire, bien davantage. Antoine, Pierre, André, Paul, Guillaume et Jean, il interrogea tout le monde, et finalement il apprit l'existence du nœud de ruban et du petit livre de messe saisis sur Qouiel, au moment de son entrée à la maison correctionnelle, et déposés au grelfe de Sainte-Pélagie; en outre, deux infirmiers lui répétèrent mot à mot les singulières paroles échappées au malade pendant son délire. A cette révélation, une lumière subite inonda l'esprit du docteur.
— On est venu réclamer le petit missel qu'on trouva sur toi lors de ton arrivée ici, dit-il à Qoua;l, un matin, au moment de la visite.
LE NOMMÉ QOUiEL
— Eh!... vous dites qu'on est venu pour le paroissien?... Et quand cela, s'il vous plaît?
— Hier, mardi.
— Ce n'est pas vrai! s'écria Qouœl en se mettant debout sur sa couche et plus blanc qu'un linceul.
Et puis il ajouta :
« Ohé ! carabin-major, me prenez-vous pour un fil de soie, vous aussi? »
Le docteur eut un bon sourire, et, tapant amicalement sur les joues de Qouœl, il lui dit :
— Tu n'es pas un voleur, oh! non; mais ne mens pas, tu es amoureux!
Effrayé, Qouœl se boucha les oreilles et s'enfonça sous sa couverture de laine.
— Ah! laissez-moi, laissez-moi, grommelait-il en fuyant les yeux du devin, laissez-moi donc ! Ane que je suis ! . . Holà ! vous ne valez peut-être pas plus que ceux de par ici, vous, l'homme, qui faites le bon diable!
Une souff'rance immense et navrante éclatait en ses yeux. Il tenait jointes ses mains, et tremblait, comme s'il avait eu froid, dans son lit. On entendait claquer ses dents; il se mordait les lèvres et se les ensanglantait. Avec un mouvement intraduisible de désespoir, il répéta, soudain, d'une voix enrouée et terrible, ces mots étranges qu'il avait déjà fait entendre quelques jours auparavant :
— A l'ourse! à l'ourse !... est-ce que c'est des femelles pour moi, ça?
Le docteur fut totalement abasourdi de cette sauvage explo- sion.
« N'importe! se dit-il, je l'amadouerai-, tôt ou tard il par- lera. »
Dès lors, entre eux, une lutte opiniâtre commença. Vaine- ment l'un se montrait-il rétif à toutes les caresses déployées et réfractaire à toutes les ordonnances prescrites , l'autre ne se lassait point, et sa sollicitude restait toujours la même. Ayant pour Qouœl des tendresses quasi-paternelles et d'inépuisables indulgences, il fit si bien, le docteur, que, soudainement, tout
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changea d'aspect, et qu'il parut enfin avoir raison de son « enfant gâté, le petit enragé ». P)ientôt même, ils devinrent si familiers ensemble que les malades, ne pouvant comprendre cela, disaient :
— Ils sont, pardieu! tombes de la même cuisse tous deux, ça se voit !
On glosait à l'infirmerie, on glosait... Et le docteur, laissant faire et dire, faisait et disait lui-même à sa tète. Ordre avait été donné par lui de ne rien refuser à son protégé. Comment résister au carabin-major : il était le maître! Et puis les infirmiers se trouvaient si bien d'obéir en tous points à cet homme si libéral, dont la bourse n'était jamais fermée, et qui ne dédaignait point, lui si grand, de toucher la main aux déte- nus, si petits qu'ils fussent! Or, pour plaire au chef, ils se mettaient en quatre, quoiqu'ils en eussent, et dorlotaient Qouœl à qui mieux mieux. Il n'y en avait que pour lui, lui seul. On pansait sa plaie avec des pattes de velours, on lui donnait des vivres fins et gras, une multitude infinie de friandises et des livres autant qu'il en désirait, de ces livres qui rendent si curieux d'apprendre, et qui sont si gentils, si jolis, si charmants, si agréables à parcourir, étant pleins d'images. Et Qouiel, qui savait lire couramment, voulait toujours et toujours s'instruire davantage. Il fit, en quelques semaines, des progrès vraiment surprenants-, car, infatigable, il travaillait sans cesse, et sa lampe brûlait jusqu'à l'aurore. Après un livre un autre, et toujours ainsi. Sous l'influence du travail quotidien auquel il se livrait avec acharnement, et, grâce aux soins qu'on lui pro- diguait de toutes parts, sa nature sauvage s'amollit peu à peu. Plus de cris, plus de soubresauts, une grande placidité! Sa figure féline avait, à la vue du docteur, des expressions plus douces, et même ses songeries, lorsque par hasard il avait délaissé pour un moment sa besogne favorite, étaient moins hérissées et moins fauves que lors de son entrée en conva- lescence. « Oui, sois tranquille, ne te chagrine pas, lui disait alors son puissant ami, j'arrangerai ton affaire d'évasion, et, plus tard, quand tu sortiras d'ici, je te caserai quelque part où tu seras bien, très bien. « Aces bonnes paroles, qu'on lui faisait très souvent entendre, Qoua'l souriait d'une manière on ne peut plus équivoque, et des lueurs ardentes s'allumaient parfois en
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son œil. L'animal s'était fait homme, en apparence, mais il n'était pas encore dompté, loin de là!
Brusquement, un beau jour, la bêle, et quelle bête! reparut et rugit...
Il était à peu près midi. Le docteur opérait d'une tumeur honteuse à l'aine un prisonnier en très piètre élat. .\vant l'opération, il avait échangé quelques mots avec les uns et les autres et jeté sur le lit de Qouœl le journal qu'en entrant à l'infirmerie il avait à la main. Instinctivement Qouœl prit ce journal et y porta les yeux. On entendit tout à coup un cri de bête féroce, et l'on vit Qouœl s'élancer nu de son lit et courir hors de lui dans la salle, en boitant. Il s'arrachait les cheveux et déchirait, en hurlant, ses membres et sa poitrine horriblement tatouée d'anges ditiormes et de têtes de mort.
On courut à lui.
Livide, il écumait; il râlait, éperdu. Quels sombres regards et cruels! On recula... Dans sa main droite, il tenait encore le journal que d'un bond de panthère il alla placer sous les yeux du docteur, en criant de toutes ses forces et comme une victime qu'on égorge :
— Ici, là, voyez-, comment y a-t-il, dites, dites, dites? Comment y a-t-il.' Il faut me répondre, répondez; comment y a-t-il ?
Le docteur lut à haute voix les deux lignes indiquées, ainsi conçues :
« Samedi prochain , en l'église métropolitaine de Notre- Dame, aura lieu le mariage de M. le comte Y. -F. et de made- moiselle E. de W.... »
En entendant cela, Qouœl, assassiné, gémit, et, d'une voix sourde et rauque, il murmura :
— J'avais bien lu! bien lu!
Puis, bondissant de rechef, écumant, effroyable, il renversa la trousse du docteur posée sur une chaise, et, furtif, il en arracha, si vivement que l'on n'en vit rien, un bistouri, qu'il fit disparaître en un clin d'œil en l'une des manches de sa chemise; ensuite, après avoir tourné plusieurs fois sur lui-même, il s'é- cria, cheveux au vent et l'œil en flammes :
— Estelle à l'aristo! non!... non, jamais! à moi, moi seul, oui! Cela fait, cela dit, il revint à cloche-pied vers son lit et s'y
LES VA-NU- PIEDS
recoucha, tranquille comme Baptiste, en riant d'un rire si bruyant et si stupide, que le docteur, le sagace docteur, trom- pé comme tout le monde , eut un mouvement de profonde affliction, et dit, navré :
— Pauvre enfant, il est fou ! Fou, non, Qouœl ne l'était point.
Très paisible, il se leva dès l'aube, le lendemain dimanche. On le regardait faire. Il s'habilla sans le secours de personne, et dit que, pouvant marcher, il désirait aller à la chapelle entendre la messe. A cela, point d'objection, nul obstacle. Or, en attendant que la cloche de la prison eût sonné l'heure de la prière, il fît, en claudiquant très fort, deux ou trois fois le tour de l'infirmerie.
Huit heures sonnèrent.
11 descendit, avec quelques autres convalescents, à la cha- pelle, et là on l'entendit très bien accompagner les chantres, surtout au Kyrie eleison.
Après la messe, il fendit la foule épaisse des détenus et par- vint à joindre, dans la nef, son ami le vieux braconnier. Ils se serrèrent les mains à plusieurs reprises, en se parlant rapide- ment à voix basse, et, lorsqu'ils se séparèrent, quelqu'un crut voir des larmes dans les yeux du père l'Endurci.
Quand, une heure plus tard, le docteur, arrivé dans l'infir- merie, demanda Qoua;l, on lui répondit :
— 11 n'est pas remonté depuis la messe; il doit être sur la cour.
On l'appela. Nulle réponse. On le chercha. Rien. Où donc était-il? Les gardiens ne l'avaient pas vu, les prisonniers ne l'avaient pas vu, personne ne l'avait vu. De tous côtés, alerte et branle-bas. On fit dans toute la maison des recherches minutieuses, qui, toutes, restèrent inufiles. Un lambeau de toile blanche, pareille à celle dont on fait le costume pénal, fut cependant trouvé, flottant aux piques de la grille attenante au pavillon des Princes, section des politiques. En bas, sur le pavé de la rue de la Clef, il y avait de larges taches de sang qu'on pouvait suivre à la piste jusqu'au milieu de la rue du Cardinal-Lemoine. A la nuit, Qouasl, introuvable, n'avait pas reparu. Pour tous les gens de la prison, hommes de service et détenus.
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il fut, dès lors, évident que le Fiji du Carabin avait réussi, cette fois, à s'évader de Sainte-Pélagie, et qu'il vaguait en liberté. En effet, Qouœl s'était évadé.
Très peu de jours après son évasion, on lisait dans la Gaiette des Gaules cet extraordinaire récit :
« Un crime, un de ces crimes qui confondent la raison humaine et feraient douter de Dieu, vient d'être commis à Meudon, dans le parc de la villa Reine, chez madame veuve la générale comtesse A.-J.-P. de W.... Hier, au déclin du soleil, il était à peu près sept heures^ au lieu de se lever de table et de descendre au jardin, ainsi qu'elle a l'habitude de le faire tous les soirs, après le repas, madame la comtesse, qu'une forte migraine tourmentait depuis la matinée, rentra dans ses appartements, non toutefois sans avoir recommandé à sa fille, âgée de seize ans, d'abréger autant que possible la promenade habituelle qu'elles auraient dû faire en commun. « Un ou deux tours de jardin, maman, et je suis là ! » répondit à cette exhortation mademoiselle Estelle deW..., fille unique de la comtesse et de feu le brave général de brigade comte de W..., tué, comme chacun sait, en Crimée, à la crête du bastion Kor- niloff, le jour même de la prise de Sébastopol.
1 La nuit vint, une nuit sans étoiles, et madame de W..., qui n'avait pas encore vu reparaître sa fille, s'alarma tout à coup. Envoyée au jardin, une femme de chambre en revint, n'y ayant rencontré personne. Aussitôt, madame deW... se leva, quoique on ne peut plus soutirante, et descendit à son tour dans le jardin de la villa.
« Ce vaste jardin, qui s'étend du Coteau-des-Fleurs au bord de la Seine, est ombragé de grands ormes, dont les hautes branches s'enchevêtrent et forment au-dessus des allées une sorte de dôme mouvant, assez dense pour intercepter, à midi, dans le cœur de l'été, les rayons du soleil. La nuit était absolu- ment noire, et, par moment, une bise assez froide sifflait dans les grands arbres et faisait tourbillonner leurs feuilles sèches bruyantes que les vents d'automne avaient presque abattues toutes. On n'y voyait goutte à travers les massifs, et madame
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de W... avait beau crier d'une voix déchirante : « Estelle! ma iille! Estelle! d celle-ci ne répondait point. Profondément trou- blée et toute tremblante aux idées sinistres qui s'agitaient alors en son esprit^ madame de W... appela d'une voix déchirante ses gens, qui la rejoignirent bientôt avec des lumières, et l'on visita de nouveau, cette fois, avec beaucoup de soin, les allées circulaires et les quinconces du jardin.
« Nulle part, on ne découvrait maderroiselle Estelle, et l'on allait peut-être renoncer à faire de nouvelles investigations dans les dépendances domestiques, lorsqu'un ;;rand cri poussé par l'une des femmes de service attira tout le monde vers une sorte de rond-point bordé dans son circuit d'une épaisse haie vive de buis.
« On s'avança précipitamment de toutes parts à la fois, et que vit-on, grand Dieu! Derrière la haie, au pied d'un if, unis, mélés^ confondus, adaptés, ne faisant, pour ainsi dire, qu'un seul et même corps, deux êtres humains : un homme, une femme, étaient couchés sanglants dans l'herbe. On se pencha sur eux^ et chacun reconnut alors mademoiselle Estelle de W..., inanimée, froissée, tordue, bâillonnée avec un mouchoir, humi- liée, flétrie, gisante, à moitié nue, sous le sein d'un jeune homme en blouse, imberbe et blond, presque un enfant, dont la gorge était coupée si profondément que, lorsqu'on voulut la relever, sa tête se déroba tout à coup et fût tombée à terre aussitôt, si elle n'eût été attachée au tronc par les vertèbres cervicales.
« A ce spectacle horrible, un cri d'eflVoi sortit de toutes Jes poitrines, el madame la générale de W... défaillit entre les mains de ses gens. Hors d'eux-mêmes, ceux ci n'osaient point toucher à mademoiselle Estelle, qui semblait morte i peut-être vaudrait-il mieux pour elle qu'elle le fùtl), inerte, rigide, abso- lument couverte de sang qu'elle était de la tête aux pieds. Enhn on la releva. Le bâillon Cju^elie avait entre les lèvres, ôté, de l'eau froide ayai\t été répandue en abondance sur son visage, elle fit un léger mouvement, et l'on ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle respirait encore, et que, chose étrange! elle n'avait aucune blessure. Alors on prit doucement la mère et la tille, et, sur une civière impiovisée, on les transporta toutes les deux au pavillon central de la villa, tandis que deux autres personnes allaient en toute hâte quérir des médecins et la justice.
« 11 résulte des dernières nouvelles qui nous ont été trans- mises, cette nuit, que^ si mademoiselle de W... a subi le der- nier des outrages, les célébrités médicales, consultées, croient pouvoir répondre de ses jours, ainsi que de ceux de sa mère, madame la générale de W..., dont on désespérait absolument hier au soir et qui paraît être bien mieux aujourd'hui.
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a Quant au scélérat défunt, il a été, par autorité de justice, immédiatement transporté à la Morgue, où tout le monde peut le voir, avec l'expression de joie ineffable empreinte sur ses traits à peine déformés par la mort.
« 11 paraîtrait, si nous en croyons un de nos confrères qui prétend tenir la chose de bonne source, qu'après un examen attentif des lieux où ce forfait inouï s'est produit, on a trouvé sur le sol- du jardin de la villa Reine, au plus épais de l'herbe, un bistouri dont, sans nul doute, le coupable s'est servi pour se couper la gorge.
« Au moment de mettre sous presse, nous apprenons encore qu'on vient d'examiner minutieusement les vêtements et la chemise ensanglantés dont le cadavre du criminel était revêtu. Sur la chemise de grosse toile écrue^ on a fini par distinguer, marqués à l'encaustique, le numéro matricule i3i3, et, plus bas, ces lettres effacées à demi : prisons de la. seine; enfin, ces deux initiales, très lisibles :
S.— P.
« On nous certifie à l'instant même que l'identité du coupable a été parfaitement et légalement établie. Entre huit et neuf heures du matin, aujourd'hui vendredi, plusieurs indi- vidus extraits de diverses prisons de Paris, et venus à la Morgue sous la conduite d'une escouade de gardes municipaux à cheval, ont immédiatement reconnu, du premier coup d'oeil, le suicidé, tant à la profonde cicatrice en forme d'étoile, et résultant évi- demment d'un coup de feu, qu'il porte à l'une de ses hanches, qu'aux singuliers tatouages bleus et rouges (on ne sait quels monstres androgynes, aux grandes ailes membranées, sem- blables à celles de la chauve-souris, et d'effroyables crânes humains!) dont son buste et ses membres sont tous parse- més. Enregistrons aussi cette particularité, ce nous semble, bien digne de remarque : Outre la plaie mal cicatrisée à la hanche droite, outre l'horrible ouverture, béante et saignante, à travers laquelle on distingue, entre toutes les fibres du cou rompues, l'artère carotide et la trachée-artère absolument tran- chées; outre, disons-nous, cette affreuse entaille mortelle qui sépare presque la tète du tronc et d'où s'échappent encore quel- ques dernières gouttes de sang, le corps de ce malheureux, ramassé mort dans le parc de la villa Reine, à Meudon, a les
LE NOMMÉ QOUiEL
chairs des reins très profondément labourées de déchirures, pareilles à celles que la lance ou la baïonnette produit, et l'ab- domen et les flancs rayés d'une multitude d'excoriations longi- tudinales et transversales, que Ion dirait faites par des ronces ou les fers d'une grille.
« En vérité, l'on ne saurait trop dire lequel des deux excite davantage la curiosité publique, de la victime vivante ou de l'auteur expiré de ce crime.
« Une foule immense, en dépit des gardes municipaux qui s'évertuent à la refouler, erre ou stationne aux quais Napoléon et de l'Archevêché, sur les ponts Saint-Louis, d'Arcoleet Louis- Philippe, dans toutes les rues de la Cité, surtout autour de l'église métropolitaine. On va, l'on court, on se hâte de toutes parts vers le funèbre bâtiment de la Morgue, où, d'après ce qu'on nous affirme péremptoirement, certains hauts person- nages, entre autres l'étrange et maigre duc de B..., dont on n'a pas oublié la dernière mésaventure galante , et l'excentrique duchesse de M..., qui règle la mode à la cour comme à la ville, se sont rendus incognito.
« Notre numéro de demain donnera sans faute, en tête du journal, les détails encore ignorés que nous aurons recueillis cette nuit sur cette lugubre affaire, qui sollicite à un si haut degré l'intérêt des diverses classes de la société parisienne et les passionne.
« Aujourd'hui, nous complétons nos informations de la journée en révélant le nom du triste héros de ce drame invrai- semblable et cependant trop vrai.
« C'est un nommé Qouael, âgé de dix-sept à vingt ans, sans domicile connu, sans parents avérés, condamné naguère à quatre mois de prison pour vagabondage (il avait justement été surpris, la nuit, dans le parc clôturé de la villa Reine), et, depuis une semaine à peine évadé de la maison correction- nelle de Sainte-Pélagie. — /. Z. Ko\ieman. »
« N.-B. — Certes, en répétant aujourd'hui que le mariage de mademoiselle de W, .. et de M. Y. F., fils aîné du maréchal de France E. P., devait être célébré demain à Notre-Dame de Paris, nous n'apprendrons rien à personne, car nous avons déjà plus d'une fois, avec la plupart de nos confrères de la grande et de la petite presse parisienne, annoncé cette union,
ii6 LES VA-NU-PIEDS
si bien assortie sous tous les rapports, à nos nombreux lecteurs de Paris et de la province. — i. z. k. »
Une telle histoire, assaisonnée à tous les goûts et commentée infatigablement, eut bien vite fait son tour de France et gagné l'étranger. On en causa surtout dans les prisons de la capitale. A Sainte-Pélagie, il en fut question si souvent et de telle sorte qu'elle y devint légendaire. On se représentait Qouœl sous des traits de géant, et l'on se découvrait presque en pariant de lui.
Soudain, sa réputation accrut encore. Un fait de ses oeuvres, subitement divulgué , vint lui léguer, aux yeux de la haute et de la basse pègre, on ne sait quelle auréole posthume, et l'im- mortalisa.
Voici :
Neuf mois, jour pour jour, après le fatal événement, un matin, à l'infirmerie, on vit arriver le docteur Œ... extraordi- nairement agité.
— Xaintrailles, dit-il en entrant au père l'Endurci, qui, l'in- corrigible! pour la centième fois récidiviste, et malade de la goutte, était revenu depuis quelques semaines seulement à Sainte-Pélagie, est-il vrai, mon bon Xaintrailles, que vous avez beaucoup connu le petit Qouœl ?
-- Oui, je l'ai beaucoup connu, beaucoup aimé, répondit le vieux braconnier, couché dans le lit occupé jadis par le Fifi du carabin.
— Alors, écoutez-moi ça, je vous prie, écoutez.
Et le docteur lut à haute voix ce qui suit, imprimé dans une feuille quotidienne :
« On se rappelle certainement le crime effroyable perpétré, « l'an dernier, à Meudon, sur la personne de mademoiselle 'i Estelle de W. Après avoir eu pour résultat immédiat de « rompre le mariage de M. Y. F. et de mademoiselle de W., « alors sur le point de s'accomplir, ce crime insensé vient « d'avoir un dénoùmcnt tout à fait imprévu. Vendredi dernier, « à la villa Reine, de Meudon, mademoiselle Estelle de W. a « mis au monde un garçon bien portant, et ressemblant d'une « manière extraordinaire au monstre qui l'a si tragiquement « engendré, »
LE NOMMÉ QOUiEL
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Tous les malades présents à l'infirmerie, après cette lecture, entendirent tout à coup de longs sanglots, et Ton vit le père l'Endurci qui pleurait à chaudes larmes, comme un enfant.
— O le pauvre, pauvre petit! s'écria- t-il enfin.
Et ce fut là toute l'oraison funèbre prononcée en souvenir de ce farouche et misérable vagabond amoureux, né l'on ne sait où, ayant vécu d'on ne sait quoi, mort décapité de ses propres mains, et qui disait se nommer Qoutel.
Neuilly, juillet 1S68.
LENTERREMENT D'UN ILOTE
C'était pour neuf heures !
Le pauvre brave homme qu'on devait inhumer m'avait dit l'autre semaine, goguenardant :
— Tè, tèj vous^ Parisiens, vous n'avalez que de bons mor- ceaux, ce qui n'empêche pas que vous êtes toujours piètres comme l'aube ; nous autres, qui ne sommes pas habillés en monsieur, nous ne mangeons que de la soupe aux choux ou aux haricots-, et, malgré ça, voyez quelles figures fraîches et luisantes! A Paris, pays des fainéants et des riboteurs, on ne profite guère et l'on ne se fait pas vieux. Ici, dans cette contrée, où chacun laboure du matin au soir et gagne de l'or jaune et joli comme le soleil, de l'or qu'on ne dépense point, nous tra- vaillons encore ferme la terre et notre femme, à quatre-vingts ans. Ah! c'est que ça fait vivre longtemps de se remuer et de serrer les sous, et le vaillant, qui soigne sa viande, intimide la mort.
— Vous parlez de la mort un vendredi, dis-je en souriant; prenez garde!
L'ENTERREMENT D'UN ILOTE 119
Aussitôt le madré paysan ôta son chapeau à larges bords, pareil à ceux que portent les villageois de Rosa Bonheur, et s'étant signé très dévotement :
— Houp-là ! la mort est coionnée, fit-il avec conviction ; au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit et de la Marie!... on vous souhaite une bonne journée, suivie de bien meilleures; salut! monsieur.
Il s'en alla.
Le surlendemain, quelqu'un vint à passer à La Lande, qui me dit :
— Je vais à Toco-VAse (Touche-l'Ane) annoncer à Dàrday- rsel, lou metse (mage, mire, rebouteur, empirique), que Sarro- Biassos (Serre-Sacs) a bien besoin de lui. . .
— Quel Sarro-Biassos?
— Eh! Macarit.
— Macarit de Saint-Camus?
— ■ Oui, Paul-Luc-Honoré Macarit de Saint-Carnus de l'Ur- sinade, autrement dit : Sarro-Biassos.
— Ah! bah! nous l'avons vu bien portant avant-hier!
— Il agonise et trépassera peut-être aujourd'hui. Le fait était exact; il me fut bientôt confirmé.
Bien que le mage, accouru précipitamment à Saint-Carnus, eût suspendu, séance tenante, au cou du malade un sachet contenant de la bouse de vache en gésine, une dent de truie, l'oreille d'une hase, une patte de calandre, le fiel d'un jars, le bec d'une cane, des soies de laie et de verrat, un peu de corne de génisse, une limace, le malade mourut de la fièvre typhoïde. Invité à la sépulture, je me gardai bien d'avouer aux proches du défunt qui vinrent me prier de « conduire la chair du pauvre pêcheur en Terre-Sainte » que, quelques jours auparavant, j'avais dit à Macarit qu'il était dangereux de parler de la mort un vendredi. Confesser cela!... J'eusse été accusé d'avoir le mauvais œil. Et gare alors le fusil et la faux, et le pal de cor- nouiller, la nuit sous bois ou dans les gorges. La superstition trône en Quercy ! Guerre à qui y touche ! Elle est reine et reine impitoyable. Malheur au régicide ! Grands et petits, vieux et jeunes, hommes et femmes, tous frissonnent et pâlissent si une salière est renversée sur la table un jour de jeûne, surtout en carême; si l'on trébuche un i3 ; si le coq pond des œufs où il y
LES VA-NU-PIEDS
a des serpents de r enfer ; si les chiens aboient à la lune; si les bœufs regardent le curé, les moutons le maire-, si un coup de vent fait voler un chapeau dans un vivier; s'il tombe une goutte de pluie sur Fœil gauche d'un garçon, sur l'oreille droite d'une fille, sur les anneaux de mariage; si les chats aiguisent leurs ongles à l'écorce d'un noyer ou d'un peuplier de la Caro- line ; si les corbeaux se mettent sur le dos au milieu de l'aire; si les pies vous suivent en longeant les buissons de la route ; si le porc se vautre dans l'auge; si une araignée voyage dans le bonnet de nuit, un ver dans les sabots : oh ! quand une de ces choses-là arrive, celui qui en parlerait à la légère serait tenu pour un raillaïre del Drap (avocat du diable) et traité comme tel... Halte-là!
L'enterrement de Sarro-Biassos devait donc avoir lieu à neuf heures du matin. Or, bien avant, je me dirigeai vers les hau- teurs de Saint-Carnus de l'Ursinade, et les gravis, paresseux comme un ami de la nature qui aime entendre les chansons des oiseaux et des brises, étudier les jeux de l'ombre et de la lumière à travers l'épaisseur des fourrés et le long des chauves collines, saluer, au détour des sentiers, les cimes et les abîmes, inter- roger les cabanes soudaines, se recueillir devant ces splendeurs forestières et rustiques qu'un rien agite, anime, inspire^ rend vivantes sous le ciel limpide , mais toujours impénétrable, ironique, insolent, éternellement jaloux de dissimuler les mondes qu'il contient, la force qui les meut, l'esprit qui les ordonne, l'âme qui s'y épand, le dieu qui y est... ou qui n'y est pas. Après avoir escaladé les rampes, j'aspirai l'air à grande poitrine, et, debout sur un mamelon, je contemplai le spectacle sublime s'oUrant à mes regards : au loin, du côté des Espagnes, ondulaient gravement les blanches Pyrénées, dont les crêtes étincelantes se dressaient au cœur de l'azur-, au-dessous de moi, les forêts chantaient des hymnes, les tor- rents crachaient leurs colères et leurs salives contre la sérénité des cieux, la terre soulevait ses intarissables mamelles, où l'homme insatiable est toujours suspendu... Lorsque j'essayai de supputer l'origine de ces magnificences sur qui je planais, mon âme inquiète ne voulut pas s'avouer qu'elles étaient sorties du néant, et je descendis humble et pensif l'autre versant de la montagne. Offusqués par l'éclat des horizons, mes yeux se
L'ENTERREMENT D'UN ILOTE
reposèrent sur !e vert mat et doux des trèfles, où se détachaient les corsages et les ailes omnicolores des papillons et des demoi- selles. A chaque pas nouveau que je faisais, la nature me sou- riait et sa voix profonde me disait : « Arrête-toi! » J'obéissais, écoutant les plaintes de l'air et de l'eau, regardant tomber les feuilles et se mourir l'été. Des deux côtés du sentier herbu que je suivais à pas lents^ superbe et germée sur un sol dont les poussières calcaires brillaient aux