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MÉMOIRES

DU

GÉNÉRAL BABUN THIÉBAUtT

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver Jeurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en février 4894.

PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLOK, NOURRIT ET C", RUE GARANClÈUE, 8.

l'AIll. TlllKlîAin.T

MEMOIRES

nn GENERAL

B"^ THIEBAULT

Publiés soris les auspices tie sa fille M'" Claire T/néùaull

D'APHBS LE MANUSCRIT ORIGINAL

TERNAND CALMETTES

Portrait en hélioyravui

DEUXIÈME ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIB PLON E. PLON, MODRRIT et ^;^ IMI'RIMEORS-ÉDITEURS

- Z^^^i.

V-

N. B. Les notes sliivies rte l'ÎDdii'Htion (IÎd ) son! ajoutées ptir l'éditeur Les autres son! de l'auteur.

MÉMOIRES

DU

GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT

CHAPITRE PREMIER

Après avoir prouvé son indomptable énergie par le plus effrayant emploi du pouvoir, la Convention tou- chait au terme de sa durée. Mais, en terminant son rôle immense, elle ne dérogea pas à ce qu'elle avait été. Quoiqu'il ne versât plus des torrents de sang, son bras resta de fer, et ce fut avec un calme imperturbable qu'elle acheva des travaux qui seront immortels.

Le 43 vendémiaire lui avait laissé vingt jours d'exis- tence; elle les consacra à la consolidation de son œuvre, à l'affermissement de la liberté. Enfin, le 4 brumaire (26 octobre 1795), retentirent, de la bouche de son pré- sident, ces mots solennels, que suivirent mille cris de : Vive la République! « La Convention nationale déclare que sa mission est remplie et que sa session est terminée, i

Il faut avoir été témoin de ce moment, pour compren- dre le vide qui sembla se produire. C'est que la Conven- tion^ jetée au milieu des plus grands périls, les avait im- punément bravés; elle avait osé tout vouloir et réussi à tout accomplir. Aux prises avec l'Europe entière, elle

II. t

s MEMOIRES DU GENERAL BARON THIEBAULT.

conçut et exécuta la pensée d'opposer une grande nation en masse à des armées mercenaires, toutes ies richesses d'un vaste État à de simples impôts et la volonté de tous à celle des rois. Suppléant au zèle par la terreur, aux ressources par la banqueroute, elle exerça la tyran- nie pour empêcher le retour du despotisme et fit ainsi plus de maux individuels que la coalition des ennemis ne pouvait en faire craindre; mais en même temps qu'elle subjugua la France par l'épouvante, elle dompta l'Europe à force de victoires; dès lors ses moindres volontés furent irrésistibles, ses jugements sans appel et leur exécution immédiate; douze cent mille hommes se levèrent à sa voix pour assurer ses triomphes; sans argent et sans crédit, elle prodigua des milliards. Sa- crifiant à la nécessité de son rôle une génération presque entière, elle prit pour elle tout l'odieux de ce sacrifice et nous légua l'honneur des plus importantes conquêtes; elle nous rendit enfin nos frontières naturelles que, sans Napoléon, nous n'aurions pas perdues.

Napoléon lui-même s'amoindrit à ce parallèle; toute- fois ce n'est pas ainsi que je jugeais la Convention, lors- que, victime de son régime de sang, j'étais réduit à me cacher tout en me battant pour elle, lorsque mon pci^c avait pu songer au suicide pour échapper à d'hor- ribles menaces d'exécution. Mais que sont les tortures des individus au milieu de si graves bouleversements ! L'homme passe, les faits et leurs conséquences restent; aussi, quand la Convention disparut, laissant le souve- nir de son œuvre immense, on pouvait se demander si ceux qui recueillaient son héritage sauraient le soutenir, et la sécurité du présent était troublée par les appré- hensions de l'avenir.

Deux jours suffirent à la mise en activité du gouver- nement directorial, quoique Sieyès eût rendu nécessaire

BONAPARTE GENERAlL EM CHEF. 3

une seconde élection en refusant une des places de Directeur. Je me rappelle à ce sujet que nous promenant, mon père et moi, le 7 ou le 8 brumaire, sur la terrasse du bord de l'eau avec quelques autres personnes, au nombre desquelles était Sieyès, mon père lui témoigna son regret de ce que le Directoire se trouvait privé d'un homme de si grand mérite; il répondit : f Attelé seul, je pourrais être utile, mais ma nature s'oppose à toute espèce d'accouplement. > Ainsi son refus ne résulta pas, comme quelques personnes voulurent bien le croire, de son peu de goût pour la puissance^ mais de l'appétit démesuré qu'il en avait.

Barras devenant l'un des Directeurs de la République, il fallut le remplacer dans son commandement par Bonaparte, qui, de général de brigade réformé, était devenu en un moment le second de Barras et qui, presque de suite ayant été fait général de division, se trouvait, vingt et un jours après, général en chef de l'armée de l'intérieur et de la garde nationale de Paris. Ce fut au surplus un simple changement de titre; car Barras ne s'était jamais mêlé du commandement, que Bonaparte avait seul exercé.

Peu de jours après le 13 vendémiaire, je me trouvais au bureau de l'état-major général, rue Neuve-d es-Capu- cines, n« 10, lorsque le général Bonaparte, logeant déjà dans cet hôtel, y entra, et je crois voir encore son petit chapeau, surmonté d'un panache de hasard assez mal attaché, sa ceinture tricolore plus que négligemment nouée, son habit fait à la diable et un sabre qui, en vérité, ne paraissait pas l'arme qui dût faire sa fortune. Son chapeau jeté sur une assez grande table, au milieu de la pièce, il aborda un vieux général nommé Krieg, extraordinaire comme homme de détail et' auteur d'un fort bon livret, intitulé : Manuel des (juerns des soldais

A MEMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

républicains. Il le fit asseoir à côté de lui, à la table dont j'ai parlé, et, la plume en main, se mit à le ques- tionner sur une foule de faits ayant rapport au service et à la discipline.

Parmi les questions qu'il fit, quelques-unes attestaient une si complète ignorance des choses les plus ordinaires que plusieurs de mes camarades sourirent. Quant à moi, je fus frappé du nombre de ces questions, de leur ordre, de leur rapidité tout autant que de la manière dont les réponses étaient saisies et se trouvaient parfois résoudre beaucoup d'autres questions^ qu'il déduisait comme autant de conséquences; mais ce qui me frappa davantage fut le spectacle d'un général en chef mettant une entière indifférence à montrer à des subordonnés, aussi éloignés de lui, combien en fait de métier il igno- rait des choses que le dernier d'entre eux était censé savoir parfaitement. Ce fait le grandit à mes yeux de cent coudées.

La destinée de cet homme extraordinaire était com- mencée; mais, pour affirmer sa position, pour justifier son élévation, il fallait qu'il se fît une existence sociale et qu'il remportât des victoires. Son mariage avec la veuve du général en chef Beauharnais satisfit au pre- mier de ces points, malgré les bruits fâcheux qui cir- culèrent, laissant croire que le général Bonaparte s'ac- quittait ainsi envers son protecteur Barras, dont il épousait, assurait-on, la maîtresse. Quant au second point, il y fut pourvu par le commandement de rannée d'Italie, qui ouvrit au jeune général la porte de Tim- mortalité.

Ce choix parut inexplicable et ne fut pas sans donner quelque alarme. De toutes les armées de la République, l'armée d'Italie était la seule qui n'avait encore au- cune illustration; plusieurs généraux distingués s'étaient

BONAPARTE ET L'ARMÉE D'ITALIE. 6

succédé sans résultat sérieux; la victoire de Scherer, elle-même, avait été une gloriole plus qu'un profit, et on se demandait comment un jeune homme de vingt-six ans, n'ayant jamais commandé un bataillon devant l'ennemi, ferait mieux que tous ses devanciers. Pour- rait-il subordonner à ses ordres des hommes comme Masséna,justement fier d'une gloire à laquelle il ajoutait sans cesse; Augereau, à qui l'impétuosité et certain instinct de la guerre tenaient lieu du génie qu'il n'avait pas; Sérurier, Laharpe surtout, qui, sans pouvoir être comparés à Masséna, étaient en capacité et en acquis fort supérieurs à Augereau? De tels chefs n'auraient-ils pas un dédain légitime pour un général d'armée improvisé dans les salons du Directoire, et dont les antécédents n'offraient, je ne dirai pas même aucune garantie, mais aucun présage de nature à rassurer? Il pouvait, par une inspiration heureuse, avoir rendu un grand service au siège de Toulon; à l'armée d'Italie, il pouvait avoir donné un avis, que le succès avait couronné, et un autre, que l'on devait regretter de ne pas avoir suivi ; il pouvait, avec le quart de leurs forces, avoir lutté contre les sections de Paris; il pouvait enfin avoir dit des choses frappantes pour ouvrir une nouvelle route et la marche sur Vienne; mais en conclure qu'il dût vaincre des armées nombreuses, aguerries et comman- dées par des chefs ayant fait leurs preuves, c'était autre chose, et le public voyait dans cette nomination beau- coup plus de complaisance pour Mme Bonaparte que de sagesse et de sollicitude pour les intérêts de la patrie. Toutefois une réflexion se présente, et je m'arrête à elle à cause de l'intérêt du sujet. Ce fut un grand bon- heur pour le général Bonaparte de se trouver à vingt- six ans général en chef d'une armée active, mais ce fut un complément indispensable à sa gloire de devenir

I

6 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON TH1ÉBA13LT.

général en chef de l'armée d'Italie. Quelle que fût sa transcendance, c'eût été fatal pour lui de débuter par le commandement de l'armée du Rhin, par exemple. La leçon de discipline et de service que je lui avais vu donner par le général Krieg prouve à quel point il était étranger à ces objets, et, de même qu'il était encore incapable de faire manœuvrer un régiment (1), rien n'avait pu le préparer, je ne dirai pas aux conceptions, mais à la conduite d'une grande bataille, livrée en plaine, d'une de ces batailles rangées, il faut aborder son ennemi de front, des mouvements excentriques sont le plus souvent impraticables et sans cesse on est contraint de substituer la tactique à la stratégie. Or il n'en était pas de môme dans la haute Italie; les mon- tagnes qui l'enveloppent à l'ouest, au sud et au nord, et la vallée du qui la traverse de l'ouest à l'est, coupée par dix rivières, en font le théâtre le plus favo- rable à la guerre stratégique, car sur un terrain d'acci- dents, où la surprise est facile, une pensée brillante, un calcul exact du temps peuvent avoir des résultats im- menses. En Allemagne, presque toujours il faut ma- nœuvrer sous le canon, où, pour l'attaque comme pour la défense, il faut être en mesure partout, il n'y a guère de ressource ou d'espoir que dans l'ordre droit ou oblique, dans le brusque refus d'une aile, dans l'enlè- vement d'un point d'appui important, dans Tà-propos d'un mouvement décisif. En Lombardie et plus encore dans le Piémont (quelques plaines exceptées), il ne faut pour vaincre qu'échapper aux masses de l'ennemi et,

(i) U De devint manœuvrier qu'à Boulogne, et pourtant c'est comme tacticien qu'il battit le prince Charles sur le Tagliamento et qu'il passa ce torrent. Mais aussi c'est faute de l'avoir été assez qu'il manqua de perdre la bataille de Marengo, gagnée , comme on le sait, par le général Kellcrmann.

TACTIQUE ET STRATÉGIE. 7

par la prompte réunion de forces supérieures, se mettre à même de rompre la ligne de ses troupes, de gagner ses flancs, d'arriver à lui par ses derrières, ou même de couper sa ligne d'opérations, circonstance d'autant plus grave que, si en plaine on occupe presque toujours plu- sieurs positions successives, dans des pays de rivières et de gorges on n'en a souvent qu'une seule. Dans la guerre du Rhin, il fallait manier les troupes en praticien, il fal- lait de plus cette force de cohésion que donnent une sévère discipline et l'habitude de combattre en manœu- vrant, tandis qu'en Italie des hommes braves et intel- ligents, même un peu indisciplinés, peuvent individuel- lement concourir à la victoire; la capacité des chefs a pour auxiliaire la valeur du moindre soldat. On peut donc conclure que ce dernier genre de guerre convient à l'ardeur de la jeunesse et se prête au début d'un général en chef; mais que l'autre appartient à un âge plus mûr et veut plus d'expérience et de science; aussi le pro- blème se trouvait-il résolu; le genre de guerre était conforme à l'âge, à la nature du général en chef; du premier coup l'occasion favorisait son génie.

A peine nommé, le général Bonaparte s'occupa d'un chef d'état-major qui pût lui convenir; son choix tomba sur le général Berthier qui se trouvait alors à Paris. Ce choix était heureux. Le général Berthier servait de- puis sa jeunesse; il avait fait la guerre d'Amérique sous Washington et toutes nos campagnes. Sans rappe- ler sa spécialité comme ingénieur-géographe, il avait les connaissances et l'expérience du service de l'état- major, de plus une compréhension remarquable de tout ce qui tenait à la guerre. Il avait plus que tout autre le don de se rappeler la totalité des ordres et de les trans- mettre avec plus de rapidité et de clarté; enfin, dans la force de l'âge et doué d'une vigueur peu commune, il

8 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

avait une activité que soutenait chez lui l'avantage d'un tempérament infatigable. Personne ne pouvait donc mieux convenir au général Bonaparte, à qui il ne manquait qu'un homme capable de le débarrasser des détails, de le comprendre au premier mot et au besoin de le deviner; de même qu'aucune fonction ne conve- nait mieux au général Berthier, dont l'éducation, la car- rière et le zèle avaient fait un militaire distingué, mais dont la nature n'avait pas fait un homme de guerre.

Mon père l'avait vu plusieurs fois chez le docteur Bâcher, leur ami commun; l'avant- veille, à l'occasion de son départ pour l'Italie, ils avaient fait chez ce même Bâcher, et à eux trois, un dîner d'adieu; Bâcher et mon père lui avaient parlé de moi et avaient obtenu cette réponse : c Qu'il fasse de suite une demande pour être employé à l'armée d'Italie; qu'il me la fasse apo- stiller demain, et je l'attacherai à mon état-major, si je ne puis plus l'attacher à ma personne. > J'avais donc encore un jour pour aller remercier le général Berthier et prendre l'apostille, avec laquelle j'obtenais de suite Tordre de le suivre; mais, faute de connaître l'Italie et d'avoir été à même de faire les réflexions qui précèdent, je ne regardais pas les garanties de victoires du général Bonaparte comme très bien hypothéquées. J'espérais sans doute, mais j'appréhendais; je crus devoir at- tendre... Il y aurait eu de quoi former deux carrières brillantes avec les occasions que j'ai manquées par insouciance, incertitude ou sacrifiées à mes goûts, à mes inclinations; mon ami Préval demanda un jour à Reille comment il était si naturellement et si heureuse- ment arrivé aux honneurs et à la fortune, c En ne refu- sant rien et en ne me refusant à rien. > Et en efTet la destinée est heureuse ou malheureuse. Malheureuse, il faut se résigner; heureuse, il faut la laisser faire.

LE DÉPART DU GÉNÉRAL BONAPARTE. 9

Informé du jour et de l'heure auxquels le général Bonaparte devait quitter Paris, j'allai, au moment de son départ, faire mes adieux à ce chef qui avait été le mien. On attelait ses deux voitures, comme j'arrivais; on y portait ses derniers effets, et notamment un gros tas de livres, tous relatifs aux guerres faites en Italie, ainsi que je le vis par ceux que je descendis moi-même; ces livres, qu'il recommanda fortement, étaient, à l'exception de ceux que j'avais toujours avec moi, les premiers que je voyais partir pour une armée.

Ënûn, à dix heures du soir, le général en chef se mit en route, accompagné de Murât qui déjà ne m'enviait plus rien, de Marmont, de Junot, de Duroc, et je crois de Le Marois; l'espace commença à disparaître devant lui, il allait dépasser des limites que les plus enthou- siastes de ses admirateurs n'auraient pas osé concevoir.

CHAPITRE II

On a vu que parmi les officiers qui au 13 vendémiaire avaient fait preuve de plus de courage et d'ardeur, se trouvait l'adjudant général Solignac; en récompense de sa conduite, il fut nommé chef d'état-major de la pre- mière division de l'armée, division qui campait dans la plaine de Grenelle. Je lui fus attaché comme adjoint et je devins ainsi le camarade de Burthe, sur le compte duquel j'aurai souvent l'occasion de revenir. Près d'une année se passa dans cette inaction, et, si Ton veut bien se rappeler les offres que j'avais reçues pour Tarmée d'Italie lors du déjeuner que mon père fit avec le géné- ral Berthier, on pourra se faire une idée des regrets qui m'assaillirent lorsque les victoires, les conquêtes de cette armée firent retentir l'Europe entière du bruit de sa gloire. L'occasion favorable était passée; je ne de- vais plus môme songer à quitter Solignac, dont j aurais pu me séparer pour suivre le général Berthier, mais auprès duquel, sans destination de nature à me justifier, j'étais forcé de rester. Il me fallut continuer à traîner dans les rues de Paris un uniforme qu'avec plus d'hon- neur j'aurais pu porter au delà des Alpes.

Cependant Burthe ne s'ennuyait pas moins de pro- longer son séjour à Paris, alors que le canon tonnait depuis l'Adriatique jusqu'à la mer du Nord; Solignac partageait ces sentiments, et, comme il ne négligeait rien

SUR LA ROUTK D'ITALIE. 11

pour les réaliser, comme, lorsqu'il voulait quelque chose, il était aussi fécond en prétextes qu'ardent dans ses insistances, il put enfin nous annoncer que, pour lui et pour nous, il venait d'obtenir des lettres de service à l'armée d'Italie. Notre joie fut au comble, et la mienne se compléta par l'espoir de me trouver, en arrivant à Milan, attaché au général Berthier, ce qui devait exau- cer les deux seuls vœux que je formasse alors.

Dès que l'adjudant général Caire, qui remplaçait Solignac, fut arrivé, nous quittâmes Issy et, deux jours après, Paris; mais Solignac, ayant obtenu des frais de poste pour ses adjoints et pour lui, et se trouvant de cette sorte maître de sa route, choisit celle du Bourbon- nais afin de passer à Millau et d'y donner quelques jours à sa famille.

Jusqu'à Saint-Flour notre route se fit avec une extrême rapidité; mais, à partir de cette ville, il n'existait plus de relais de poste pour se rendre à Millau, d'ailleurs on ne pouvait arriver en voiture sans faire un grand détour; le domestique de Solignac reçut donc l'ordre d'y conduire la voiture à l'aide de chevaux de charretier, à petites journées, tandis que Solignac, Burthe et moi, montés sur des chevaux de louage et suivis par un guide également monté et chargé de ramener nos chevaux à Saint-Flour, nous prîmes à travers les montagnes.

Deux jours devaient suffire pour faire les vingt lieues qui séparent Saint-Flour de Millau. En effet, conformé- ment à notre itinéraire, nous d-inions le premier jour à Saint-Chély et couchions à Marvejols; mais, le lende- main, n'ayant plus d'autre chemin à suivre que des lits de torrents et ne trouvant plus aucune habitation, nous nous égarâmes après avoir dépassé l'endroit notre guide nous apprit qu'avait été tuée la bête de Gévaudan. Cependant le jour baissait, et nous commencions à être

]2 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

assez en peine de la manière dont nous passerions la nuit au milieu de ces montagnes arides, lorsque nous aperçûmes une maison au delà d'une gorge assez pro- fonde. Gomme nous avions perdu l'espoir d'atteindre Millau, un gîte, quel qu'il fût, nous devenait aussi néces- saire qu'à nos chevaux; nous nous dirigeâmes donc vers celui-là, en hâtant notre marche autant que cela nous fut possible, et nous y arrivâmes avec la nuit tombée.

Cette maison, nommée la Bastide, était précédée par une cour fermée de murs; elle avait deux corps de bâti- ment, l'un faisant face à la porte d'entrée et servant de logement, l'autre sur la droite, espèce de hangar en équerre, se prolongeant en arrière de la maison et tenant lieu d'écurie. Lorsque nous eûmes dépassé la porte d'entrée, une vieille femme se présenta; et, sur notre demande de nous héberger, elle nous indiqua récurie le guide alla s'établir avec les chevaux, pen- dant que nous portâmes nos petits portemanteaux et nos armes dans la seule chambre que l'on voulut nous ouvrir; dans cette chambre, située au seul étage qu'avait la maison, se trouvaient trois grabats. La vieille, qui nous avait conduits et qui regardait nos uniformes d'assez mauvais œil, examinait nos armes avec une attention inquiète et demanda, en montrant un de nos pistolets de poche : c Gela tuerait-il bien un homme? Ma bonne femme », lui répondit gravement Solignac, c cela le tuerait, quand il aurait cent ans. > Redescendus dans la cuisine, nous y trouvâmes une femme jeune encore, mais qui n'avait pas meilleure mine que la vieille, et dont la figure prit un caractère qui nous frappa, lorsque Solignac, par une forfanterie qui lui était naturelle, eut étalé sur la table ses deux montres à chaînes d'or, une bourse pleine de louis et je ne sais combien de bijoux.

A LA BASTIDE. 13

Nous demandâmes à souper; mais, à l'exception d'assez mauvais pain, de quelques œufs et de beurre, il n'y avait rien, ce qui réduisit notre repas à une ome- lette, qu'heureusement encore notre appétit assaisonna. Cependant j'eus à remonter dans notre chambre, et l'un de mes pieds, arrêté par une inégalité des planches, me fit découvrir une trappe; j'en prévins mes compagnons, qui, comme moi, n'en étaient plus à concevoir des doutes sur notre gîte.

Afin d'acquérir à cet égard quelques indices, nous demandâmes à ces deux femmes si elles habitaient seules cette maison; si elles n'avaient ni maris ni valets; se trouvaient leurs hommes; ce qui les occupait; à quelle heure elles les attendaient. Et leurs réponses, toujours plus embarrassées, ne furent nullement propres à nous rassurer. Notre modeste repas achevé, nous ordonnâmes donc à notre guide de tenir nos chevaux sellés avant le jour; nous mîmes nos armes en état, nous nous barricadâmes, faute de pouvoir nous enfer- mer, et nous résolûmes de ne pas nous déshabiller. Sur pied à la petite pointe du jour et sortis de notre chambre avec précaution, nous allâmes charger et faire brider nos chevaux, que nous amenâmes nous-mêmes devant la porte de la maison.

f Que vous dois-je? dit alors Solignac à la vieille. Un louis 1 Êtes-vous folle? Ma foi, vous n'avez pas à vous plaindre, reprit-elle avec humeur, on ne vous a fait aucun mal. Qui diable vous parle de mal? répli- qua-t-il ; c'est de prix qu'il s'agit ! » Avec affectation la vieille répéta sa phrase; d'impatience Solignac lui jeta un louis, enfourcha son cheval et partit avec nous. Mais, comme nous dépassions la porte de la cour, nous nous trouvâmes face â face avec deux hommes armés, qui arrivaient par la route que nous avions suivie la veille

14 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

et qui, à mille pas, étaient suivis par plusieurs autres hommes également armés. Notre vue les fit reculer; quant à nous et sans y faire grande attention, nous tournâmes à droite, mîmes nos chevaux au grand trot et, de suite couverts par les murs de la maison, nous fûmes hors de portée avant qu'ils eussent délibéré sur ce qu'ils pouvaient encore entreprendre.

Cinq heures de marche nous conduisirent à Millau, nous étions attendus et fûmes très bien reçus par la famille de Solignac. Plusieurs personnes accoururent à la nouvelle de notre arrivée, et de ce nombre un jeune homme nommé Rouvelet, garçon fort trapu et d'une de ces vaillances qui ne peuvent être dépassées que par la folie. Un de ses premiers mots fut : « Vous arrivez à une singulière heure; mais donc avez-vous cou- ché?... 1 Et sur notre réponse : t A la Bastide. Cela est impossible! » s'écria-t-il... En efTet, cette Bastide était le repaire de plus de cent royalistes, formant la bande la plus redoutable de ces contrées et commandée par ce Bastide qui, dans l'assassinat de Fualdès, eut un si horrible rôle. Sans doute cette troupe de scélérats pillait, volait, égorgeait tout ce qui lui offrait quelque espoir de butin ; mais la guerre, qu'ils faisaient à tout ce qui servait alors la France, formait la partie ostensible de leur mission. Or ce Uouvelct avait dix fois marché contre eux, à la tête de colonnes de gardes nationaux; plusieurs fois il les avait surpris, battus et décimés, et il n'eut pas de peine à nous convaincre que, dans ce repaire, nos uniformes eussent été équivalents pour nous à un arrêt de mort, si un inconcevable hasard n'avait fait que la totalité de ces légitimes brigands ne se fût trouvée en expédition à quatre lieues de là, pré- cisément la nuit de notre passage.

Millau s'est effacé de ma mémoire au point que je

RECRUTEMENTS IMPROVISES. 15

me rappelle seulement l'excellence de ses raisins et de ses figues. Réduit à parler de quelques personnes, je me bornerai à dire que le père de Solignac était un fort bon bomme, nul de tous points et de plus fort commun; que sa mère, qui rappelait sa double origine d'Espagnole et de criada mayore, était une femme à toupet, qui bizar- rement s'était reproduite dans son fils aîné, tandis que son second fils n'était que le fils du père et que sa fille, ou du moins la seule de ses filles dont il me souvienne, avait des grâces de fraîcheur et de suavité virginales, contrastant avec les teints bruns et la pétulance de tout son entourage méridional. Enfin, je citerai ce Rouvelet qui demanda et fut admis à suivre Solignac à l'armée ; un des amis de Rouvelet, nommé Fabvre, et qui avec le même succès fit la même demande; un Lallemand, également de Millau, que nous rencontrâmes à Mar- seille rentrant d'émigration et qui, comme Rouvelet et Fabvre, fut emmené par Solignac. Rien n'était plus comique que ces recrutements; mais Solignac était ainsi fait que, si le diable l'en eût prié, il l'aurait pris avec lui, sauf à le renvoyer au diable du moment il s'en serait senti gêné (i).

Lorsque nous quittâmes Millau, ou nous recom- manda la plus grande circonspection dans notre traver-

(1) Celait autant par laisser-aller que par jactance; mais cette complaisance ne fut heureuse pour aucun des trois jeunes gens. Lallemand, très beau garçon, dont Solignac avait fait son secré- taire, et que je ne sais pourquoi nous avions surnommé Polycarpe, fui assassiné lors de Tinsurrection de Vérone, Solignac l'avait envoyé vendre à son compte vingt chevaux qui, & Tarvis, avaient été pris à Tennemi. et dont aucun ne lui appartenait. Fabvre, entré dans les administrations, mourut de maladie dans je ne sais quelle ville d'Italie, et Rouvelet, pour qui une sous-lieutenance avait été obtenue, après avoir cent fois étonné ]es plus braves en Italie et en Egypte, et parvenu pour action d'éclat au grade de lieutenant, fut tué sur la brèche de Saint-Jcand'Âcre.

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sée da Languedoc. De fait, l'exaspératioii contre-révolu- tionnaire y était à son comble. A Montpellier, nous en jugeâmes par un des plus fougueux énergumènes qu'il soit possible d'imaginer. Cet homme, d'une haute stature, était l'orateur de la table d'hôte, à l'auberge nous étions descendus; il mit une telle violence dans ses discours, que tout son visage grimaçait de rage; c'eût été impossible d'émettre une opinion différente de la sienne, sans l'avoir à la gorge et sans être assailli par tous ceux qu'à son exemple il exaltait; il ne fut donc contredit par personne, et le profond silence que gar- dèrent devant lui Burthe et Solignac, blagueurs archi- patriotes de leur nature, ne put manquer de me divertir.

Les jours passés à Millau avaient été pour nous l'occa- sion d'un retard que nous cherchions à réparer; en con- séquence, nous avions résolu d'aller nuit et jour jusqu'à Marseille, d'où une felouque pouvait en deux jours nous transporter à Gènes. A l'exception d'une demi-heure con- sacrée à voir à Montpellier la place du Peyrou, et d'une heure restée à Nîmes pour ne donner qu'un regard à ses principales antiquités, nous marchâmes sans autres haltes que celles des repas indispensables, et cette ma- nière de voyager nous valut une petite aventure que voici :

Arrivés vers onze heures du soir je ne sais plus , nous vîmes une voiture arrêtée devant une maison de poste; un domestique en fermait les glaces et les por- tières, nous lui demandâmes à qui elle appartenait; il nomma ses maîtres, Solignac se trouva les connaître, et de suite nous montâmes dans la mauvaise chambre ils étaient gttés, pour savoir ce qui, à si peu de distance de Marseille, avait pu les déterminer à s'arrêter dans un si triste village : c Ma femme a peur, nous dit en riant un homme jeune encore et fort bien de manières. Certaine-

VOLEURS DE GRANDS CHEMINS. 17

ment, reprit une femme charmante, je n'irai pas avec mon mari seul et un domestique braver d'ici à la dernière poste toute une bande de brigands qui, nous a-t-on dit, court le pays. Mais, madame, repartit l'un de nous, si nous vous escortions? Nous serions cinq, qui pour vous défendre en vaudraient davantage », ajoutai-je. Elle hésitait, nous insistâmes; finalement elle se rési- gna à partir. Sa voiture eut la tête; elle l'occupa avec son mari, ayant son domestique sur le siège de devant; la voiture de Solignac suivit à vide, son domestique sur la banquette de la batardelle; quant à Solignac, Burthe, Rouvelet, Fabvre et moi, munis de nos sabres et de nos pistolets, nous montâmes sur des bidets de poste et for- mâmes l'escorte de cette dame. Notre départ fut des plus gais; mais peu à peu le silence succéda à l'hilarité; un demi-sommeil, assez naturel après plusieurs nuits blan- ches, survint, et bientôt nos chevaux nous menèrent plus que nous ne les guidions. Ainsi abandonnés à eux-mêmes, ils se désunirent, et nous nous trouvions assoupis, séparés les uns des autres, lorsque des cris perçants se firent entendre. Réveillés aussitôt, notre premier mouvement fut de mettre le sabre à la main, d'enfoncer les éperons dans le ventre de nos chevaux et de nous précipiter dans la direction de l'appel en criant à tue-tête : < En avant, en avant! » La nuit empêchait de nous compter; à nous cinq, par nos cris et le galop de nos bêtes, nous fîmes le bruit de vingt ou trente. La bande qui avait arrêté la première voiture, se trouvaient la dame et son mari, crut à l'arrivée d'un détachement; les hommes com- posant cette bande lâchèrent prise, se jetèrent dans des broussailles, qui se trouvaient sur la gauche de la route, et disparurent. Quant à nous, nous fîmes prendre le galop aux chevaux des voitures et fûmes bientôt hors de distance. Nous rendîmes donc un grand service à cette

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dame, dont les années ont effacé pour jamais le nom de ma mémoire; mais elle nous en rendit peut-être un aussi grand. Si nous ne l'avions pas rencontrée, au lieu de faire cette poste à cheval, nous serions restés dans notre voiture, nous pouvions y être surpris endor- mis, n'ayant pas même nos armes en état et fort com- promis contre ces brigands, qui nous auraient canardés à mesure que nous aurions mis pied à terre.

Marseille nous ravit. Logés à la Canebière, nous avions d'ailleurs de nos fenêtres la vue du port, qui, mal- gré la guerre, n'en offrait pas moins un spectacle varié et plein d'intérêt. Ne voulant nous arrêter que quelques heures dans cette ville, nous allâmes de suite pour traiter avec le patron d'une felouque pour notre trajet jusqu'à Gênes. Le marché fut bientôt conclu; mais le vent était contraire, et nous devions attendre qu*il changeât.

A ce malheur s'en joignit un autre. Solignac retrouva à Marseille une nommée Mariette, grasse, fraîche, jeune et très jolie créature, alors entretenue par un homme qui tenait une maison de jeu, du reste sur un assez grand pied; bel appartement meublé, éclairé de nuit avec luxe, table splendide, rafraîchissements variés et conti- nus, offerts gratis, et, en fait de dupes et de mauvais sujets, la moins mauvaise compagnie possible.

N'ayant rien à faire, forcé d'attendre le vent, dont de douze heures en douze heures nous espérions le change- ment, livré à cette oisiveté mère des pires inspirations, Solignac, qui d'ailleurs n'avait pas besoin de tant de sti- mulants, ne résista ni aux charmes de Mariette ni aux attraits de son tapis vert; en outre, il commença par gagner. Burthe, alléché par cet exemple et parce succès, se figura que la fortune lui serait d'autant plus favo- rable qu'il appliquerait à sa manière de jouer certains

DANS UN TRIPOT. 19

calculs, dont il jugeait Solignac incapable; il le suivit donc chez Mariette. Pendant ces séances qui bientôt durèrent des journées entières, je restais seul, et, à pro- pos de cette solitude, Burthe finit par me dire : c Mais pourquoi diable ne nous accompagnes-tu pas, ne fût-ce que par curiosité? Tu saurais du moins ce que c'est qu'une de ces maisons de jeu. » En entrant dans ce tripot doré, j'étais assailli par le souvenir des sages avis que j'avais reçus, et de mille anecdotes édifiantes dont j'avais été témoin ou que j'avais entendu conter (1). Je n'y entrai pas moins; or il en fut de ce péril comme il en est de tous les autres, qui vus de près semblent s'éloigner, s'affaiblir. C'est ainsi que le soldat est presque toujours calme au moment il reçoit la mort; c'est ainsi que je me sentis tout à fait rassuré , dès que j'eus mis le pied sur ce gouffre, tant de malheureux engloutissent chaque jour leur eustence et celle des victimes qu'ils précipitent avec eux.

J'avais cependant résolu de rester spectateur; mais, dès le deuxième jour, Burthe me dit : < Tu le vois, nous faisons d'assez bonnes affaires; prends donc une part dans mon jeu, cela t'intéressera, et tu gagneras avec nous. > Le premier pas était fait; je fis le second, et, de ce jour, la veine changea. Quelques louis perdus, je vou- lus les rattraper; Burthe, chaque matin, arrivait dans ma chambre avec des calculs écrits sur les séries et les intermittences, et de ces calculs il résultait qu'en effet nous avions perdre jusqu'alors, mais qu'indubitable-

(1) Giterai-je ces deux joueurs, placés k côté l'un de l'autre, per- dant des sommes énormes et dont l'un, interrompant ses impré- cations pour s'adresser à son voisin qui ne disait mot , s'écria : «Parbleu, monsieur; vous avez un beau sang-froid. » A quoi l'autre répondit en tirant de dessous ses vêtements une main pleine de sang et dont il se déchirait la poitrine.

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ment nous allions regagner le triple de ce que nous avions perdu; en fait, ils nous amenèrent à perdre davantage; d'espérance en espérance, de duperie en duperie, nous arrivâmes à ce point que de trois à quatre cents louis, avec lesquels Solignac avait quitté Paris, il lui restait cinq francs; que de cent vingt-cinq louis, avec lesquels Burthe était parti, il n'avait plus un sol, et que de quatre- vingts et quelques louis, que j'avais emportés, j'étais réduit à seize. Dans cette position je m'arrêtai court, quoiqu'on pût faire et dire; Burthe s'arrêta aussi, mais faute de moyens pour continuer; quant à Solignac, ayant retrouvé dans une poche de son gilet les cinq francs dont j'ai parlé, il retourna chez Mariette et en revint avec plus de vingt louis (i).

Le vent commençait à changer, et, comme la sortie du port de Toulon était plus facile que celle du port de Mar- seille, nous nous y rendîmes par terre et, à la chute du jour, c'est-à-dire au moment qui pouvait les rendre plus imposantes, nous trouvâmes ces belles gorges d'Ollioules qui précéderaient à merveille